Pour en finir avec la domestication généralisée comme mode d’existence hégémonique

Illustration : L&M

Toulouse, janvier 2021

Chez des potes en coloc pour un anniversaire. Un chaton bondit et se câline au creux de mes bras. Qu’est-ce qu’un chaton ? C’est félin un chaton, ça vient d’un lointain sauvage un chaton, c’est du transformé pour nous tenir compagnie à la maison, un chaton. Chaton se pelote contre moi. C’est tout mignon un chaton. Ca ronronne. Il parait que c’est bon pour le stress la ronron thérapie. Quand je me balade dans la rue, je regarde avec attention les affiches en détresse de maîtres à la recherche de leur « Perdu : chat ». Chacun cherche son chat. Mais le chat que cherche-t-il quand il se « perd », que retrouve le chat quand le chat se libère de sa domesticité ? « Chat perdu » est le point de vue du maître. Je suis sans doute aussi une « fille perdue » du point de vue du maître, une féministe qui essaie de démolir la maison du maître, de la fuir, pour la reconstruire autrement, de telle sorte qu’elle n’ait plus pour murs porteurs Contrôle et Domination.

Toulouse, octobre 2018

Un séminaire ça sème. Et ça pousse aussi. Alors ça m’attire.
Forcément avec un titre pareil : « La Domestication : de la métaphore à la théorie« , par Ghassan Hage (1).
> Qu’est-ce qui m’attire dans ce titre : que la domestication fasse théorie ?
> Suis-je encore et toujours en quête d’une belle théorie générale de l’exploitation ?
> Ecologie sociale, écoféminisme, critique de la dissociation-valeur, n’est-ce pas assez ?
Une belle théorie a un pouvoir explicatif, elle affine et affirme ma capacité de discernement et donc ma puissance d’agir.

Toulouse, janvier 2021

Je repense à cette profusion de titres de bouquins : « Petit traité d’écologie sauvage », « La pensée sauvage », « Pays sauvages », « Les pierres sauvages », « Les âmes sauvages », « L’appel sauvage », « L’utopie sauvage », « Vendredi ou la vie sauvage », « Ce qu’il advint du sauvage blanc », « Robot sauvage », « Ré-ensauvageons la France », « Réensauvagez-vous ! ».

Sauvage et domestication ne font-ils pas bon ménage ?

La pandémie de Covid-19 n’est-elle pas à l’articulation du sauvage et de la domestication : déforestation massive de forêts sauvages (destruction de la biodiversité comme barrière aux virus), élevages concentrationnaires d’animaux domestiques par milliards (situés, qui plus est, à proximité de forêts sauvages), industrialisation de la chasse et des trafics d’animaux sauvages, le tout marchandisé dans les circuits de consommation mondialisés.

Le concept-théorie de la « domestication généralisée » proposée par Ghassan Hage ose et permet cela : analyser les relations d’assemblage entre le capitalisme et la domestication généralisée (domestications patriarcale+coloniale+humaine) dans le contexte contemporain de crise écologique de civilisation.

La domestication généralisée

Conscientiser et contester le mode d’habitation du monde créé par la fusion des suprématies humaniste-masculiniste-coloniale

Le concept de « domestication généralisée » introduit l’idée que la pensée domesticatrice – qu’on associe volontiers à la domination envers la nature – est en fait une pensée généraliste : à la racine du sexisme, du racisme et du spécisme, il y a en fait la pensée domesticatrice.

La domestication généralisée est un concept critique qui analyse l’articulation des relations de pouvoir : entre les hommes et les femmes (domestication patriarcale-sexiste), entre les colonisateurs et les colonisé·e·s (domestication coloniale-raciste) mais aussi entre les humains et les animaux (domestication humaine-spéciste). La domestication généralisée est donc la fusion du champ patriarcal, du champ colonial et du champ humain.

La domestication généralisée est à appréhender à la fois comme :
– un rapport de pouvoir, dans les champs patriarcal+raciste+spéciste,
– et un mode d’existence c’est-à-dire un mode de relationnalité et un mode de déploiement de l’être dans le monde : la domestication consiste à essayer de canaliser le déploiement de l’autre pour son propre déploiement.

Etymologiquement, dans « domestication » il y a « domus » et « dominus » (cf. le linguiste Emile Benveniste)
domus : la maison, le chez-soi, espace pacifique
dominus : la domination, le contrôle, espace violent

La domestication est le mode d’existence qui fusionne le domus et le dominus.

Il y a plusieurs façons de fabriquer du domus, de la maison, du chez-soi. Mais dans la domestication, le domus est produit par et à travers le dominus. L’idée d’être chez-soi est toujours sous-tendue par un processus de domination.

« As-tu réfléchi à ce que LA VIE DE TA MÈRE représente de DÉVOUEMENTS quotidiens, de discrets SACRIFICES, de vrai et pur AMOUR »
« Ta maman a tout fait pour toi…Le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment »
Tract pétainiste pour la Fête des mères du 25 mai 1941.

Ces « dévouements quotidiens« , ces « discrets sacrifices » sont concédés par les femmes, souvent consentis, jamais désirés. Ces « dévouements » et « sacrifices » sont le fruit d’un processus de domestication : la féminisation-patriarcale. Il existe plusieurs processus de féminisation. La féminisation-patriarcale est le processus de domestication qui permet de rendre féminin d’une façon patriarcale (c’est-à-dire en faveur du déploiement de l’homme en tant que mâle). Le maternel-patriarcal est aussi un processus de domestication : c’est la production du maternel par le contrôle et la domination. Cette domestication produit de la valeur, mais aussi quelque chose qui est une fusion de l’instrumental et de l’affect.

> La domestication est l’art de séparer les affects associés à la maison, des affects associés à la domination

Un couple passe une belle soirée cosy à la maison. L’atmosphère est intimiste, lumière tamisée et musique jazzy calfeutre l’ambiance d’un swing nonchalant. Le couple mange un steak. Pour se sentir « civilisé » et « chez soi », ce couple ne veut pas que l’agressivité constitutive de ce steak entre dans le domaine de cette belle soirée cosy. Ce couple ne veut pas voir dans ce steak l’animal-qui-voulait-vivre, assassiné pour pouvoir le manger. Cette séparation est à la base de la domestication ; cette séparation des processus violents d’extermination est à la base de « la civilisation ».

« Alors que les affects agressifs associés à la domination sont souvent vus comme étant en opposition avec les affects doux et câlins associés à la maison, la domestication nous permet de comprendre l’un des modes cruciaux de notre existence et dans lequel ces deux affects sont inséparables, enchevêtrés. »

« Le racisme est-il une menace écologique ? Ghassan Hage, 2017

> La domestication est le mode d’existence où on peut en même temps exterminer et valoriser-exploiter

« La domestication comprend une dimension nécropolitique et une politique visant à promouvoir la vie des domestiqué.es »

Ibid.

‎ »Du temps de l’esclavage, il existait deux sortes d’esclaves, deux sortes de Nègres. Il y avait le Nègre de maison et le Nègre des champs. Le Nègre de maison faisait toujours attention à son maître. (…) Il vivait dans la maison de son maître, dans le grenier ou la cave, il mangeait la même nourriture que son maître, il portait les mêmes habits que lui et il pouvait parler comme son maître, d’une diction parfaite. Il aimait son maître bien plus que son maître ne s’aimait lui-même ».
Discours de Malcom X, Message to the Grassroots, 1963

« Le fouet est une partie intégrante du régime colonial,
le fouet en est l’agent principal ; le fouet en est l’âme ; (…)
 le jour de la mort est le seul où le nègre goutte l’oubli de la vie sans le fouet »
Victor Schoelcher, Esclavage et colonisation, 1948

L’esclavagiste ne dit pas « retournez chez vous« , mais « venez chez moi« . « Venez chez moi pour vous occupez de mes plantations. Je veux que les bananes poussent à plein régime ! « .
Plus tard, bien après la décolonisation statutaire, le régime de la plantation reste toujours bien implanté. C’est ce que Malcom Ferdinand nomme l’habiter colonial : « une manière d’habiter la terre, une façon « coloniale » de se penser sur terre impliquant l’exploitation des êtres humains et de la nature, et se souciant peu des violences que cela entraîne sur les écosystèmes et les populations. Malgré des avancées sociales et politiques très fortes, telles que l’abolition de l’esclavage, l’accès à des droits sociaux ou la démocratie, cette manière d’habiter la terre n’a pas fondamentalement changé« .
Ce régime de la plantation, cet habiter colonial, c’est en fait la domestication comme mode d’existence : « C’est encore et toujours moi qui contrôle, alors dans ma bananeraie, j’utilise du chlordécone, grâce à cet insecticide, j’extermine les nuisibles. Mon but n’est pas d’exterminer les insectes, mon but est de produire beaucoup de bananes avec une rentabilité maximale ».

« La domestication généralisée est un mode d’habitation du monde par la domination dans le but de lui faire produire de la valeur (des formes de subsistance matérielle ou symbolique, confort, plaisir, esthétique, etc.) »

Ghassan Hage, op.cit.

Rajoutons que le but de la domestication est toujours de créer un espace où l’autre est fonctionnel pour nous. Domestiquer, ce n’est donc pas traiter l’autre comme un objet. La domestication n’est pas une objectification. La domestication a besoin de l’autre en tant que sujet. Cela peut vouloir dire : contrôler, dominer, voire exterminer, pour produire de la valeur.

« La domestication est une lutte pour être « chez soi dans le monde ». Et pourtant paradoxalement c’est aussi un mode de domination, de contrôle, d’extraction et d’exploitation. »

Le racisme, le sexisme, le spécisme fonctionnent comme des techniques de domestication c’est-à-dire comme des techniques de maximisation de la position d’exploitation de l’Autre.
L’exploitation est liée à l’extraction : de minéraux naturels, extraction du travail des personnes, etc…
L’inégalité extractive est l’essence de l’exploitation : quelque chose qui diminue les domestiqué·e·s et augmente les domesticateurs.

Pour un pluriversalisme des modes d’habiter et d’exister

Saboter l’assemblage capitalisme-domestication généralisée pour inventer de nouvelles relations au monde et façons d’habiter la Terre

Le capitalisme et la domestication généralisée sont des processus d’exploitation, d’extraction et de diminution de l’Autre. Le capitalisme a créé une relation de symbiose avec la domestication généralisée, il l’a favorisée et accélérée, au point que pour la plus grande majorité d’entre nous, ce mode instrumental d’exister est devenu la seule et unique façon d’exister. Alors qu’il existe d’autres modes d’existence (mutualistes, réciproques,…) mais à l’état minoritaire.

N’importe quelle identité est un champ d’identification. Masculinité, blanchité et humanité sont des champs d’identification avec des processus d’accumulation. La domestication est un champ d’accumulation. Les gens sont tous en compétition pour accumuler des pouvoirs domesticateurs (accumuler et convertir de l’humanité, de la blanchité, de la masculinité, etc). Et le capitalisme peut donc être envisagé comme un processus de distribution et d’accumulation des pouvoirs domesticateurs.

Toulouse, Janvier 2021.

Il est 18h. Je rentre. C’est couvre-feu. Je passe devant une enseigne publicitaire pour un parfum de luxe : SAUVAGE. Le sauvage n’est pas l’envers de la civilisation, puisque la culture du « civilisé » adore « le sauvage », que ce soit pour se parfumer, manger du pangolin ou chasser de façon présidentielle à Rambouillet. Le sauvage n’est pas l’envers de la domestication, puisque la domestication interagit avec le sauvage pour l’exterminer et/ou le valoriser-extraire-exploiter-transformer.

La violence est l’envers de la civilisation et de la domestication, sa face cachée.
Il n’y a pas d’un côté un « capitalisme sauvage » et de l’autre un « capitalisme civilisé ».
L’histoire du capitalisme « civilisé » est l’histoire de cette capacité à élaborer des récits civilisés au moment même où on est en train de faire des choses violentes.

« Aujourd’hui, il faut faire d’avantage, convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier mais pour leur apporter les bienfaits de la colonisation. Or la première condition d’une société civilisée, c’est le respect du droit de chacun. « 
Napoléon III dans un lettre au gouverneur général de l’Algérie, le 6 février 1863.

Il est temps de ne plus se raconter d’histoires.
La civilisation (en domestication généralisée) se caractérise par sa capacité à masquer les bases violentes sur lesquelles elle se fonde, à masquer le dominus nécessaire au domus.
La civilisation est l’art de cacher la violence nécessaire pour la paix.
La civilisation est un processus de pacification : transformer ce qui a été violemment accaparé-extrait en quelque chose de « civilisé ». Par exemple, boire une tasse de thé à Londres, d’une manière très « civilisée », dans un salon chic, a besoin du mode d’extraction violent exercé par la colonisation de l’Inde.

Dans ce contexte, opposer violence et civilisation est un raisonnement fallacieux. Dire qu’il y a un espace qui n’est pas violent, ne veut pas dire que cet espace non-violent n’est pas dépendant de la violence qui l’a engendré.

La « crise de civilisation » est ce moment où l’on n’arrive plus à masquer le vol derrière la propriété, la violence derrière la paix, la discrimination derrière la démocratie. #ZAD NDDL #Metoo #BlackLiveMatter, #GiletsJaunes #ViolencesPolicières, etc.

La crise saniTerre (enchevêtrement du biologique, du social et de l’existentiel-écologique) nous enseigne sur les causes et les conséquences que génère l’assemblage capitalisme-domestication généralisée : déforestation, élevages intensifs, industrialisation des trafics d’animaux sauvages, et leur intégration dans les circuits marchands mondialisés, sont les facteurs majeurs de l’intensification des maladies infectieuses de types zoonoses (coronavirus). Les masques portés par des milliards d’homo sapiens domesticateurs de la nature, en ce début d’année 2021, est un signe presque burlesque : la tentative désespérée de masquer ce que la civilisation écocidaire n’arrive plus à cacher.

Le rapport au virus de la part des grands domesticateurs de l’État français s’est exprimé très vite : « Nous sommes en guerre » contre un « ennemi (…) invisible». » Règne du contrôle. Contre-sens, chéri t’es à contre-sens. Illusion d’optique créée par le monoréalisme de la domestication généralisée qui s’exprime à l’excès avec cette idée occidentalo-moderne : nous pensions être « chez nous ”, nous pensions que nous tenions « le monde » sous contrôle. Or « ce monde » n’était que l’ombre portée d’un monde spécifique : « le monde de l’homme-blanc » (‘homme-blanc’ étant la fusion de la triple fantaisie de suprématie humaine-patriarcale-coloniale).

Et comme le fait remarquer justement l’anthropologue Bruno Latour, dans l’émission La Grande table des idées, sur radio France culture, le 25 janvier 2021 :

« Nous ne sommes pas en guerre avec le virus. Le virus nous rappelle au contraire qu’il est celui qui a vécu le plus longtemps sur cette terre et qu’il l’a organisée (si on considère que les virus, les bactéries et les plantes sont les grands acteurs de cette longue histoire de la terre), qu’il est chez lui !
C’est une grande erreur de calibrage de la situation actuelle : on a l’impression que ce virus vient de l’extérieur et qu’il nous bouffe notre existence. C’est vrai, on aimerait bien pouvoir l’ignorer, mais en fait, on est chez lui. L’apprentissage c’est que ce virus est le type d’être à l’intérieur duquel nous habitons, et grâce auquel nous avons des plantes, de l’air, une atmosphère, une couche d’ozone qui nous protège du soleil…et l’ensemble de ces ressources que l’on résume selon la théorie de l’hypothèse Gaïa comme la capacité des vivants à créer leurs propres conditions d’existence.
C’est ça qui est très étonnant : parler de « guerre contre le virus », c’est faire une guerre contre nous-mêmes.(…) on pensait qu’on était dans un univers infini qui était fait d’objets.
C’est une grande leçon de métaphysique et on est en train de la recevoir d’une façon un peu dure. Mais on ne va pas être en guerre contre les virus. On va apprendre à être chez les virus. »

Il est temps de varier les récits pour ouvrir les possibles. Changer le disque de la domestication, du contrôle et de la domination du monde. Il est vrai que des homo sapiens ont exterminé, et c’est comme ça qu’homo sapiens a survécu. Mais ce que des homo sapiens ont fait un temps donné pour survivre, n’est plus bon désormais. Ce que nous faisons depuis longtemps, nous pouvons décider de ne plus le faire, parce qu’il y a d’autres manières pour construire la viabilité de notre existence.

Le problème contemporain est moins la domestication, que l’homogénéisation de toute forme d’existence en terme de domestication ; et la symbiose entre le capitalisme et la domestication généralisée. Cela a pour effet un monoréalisme où la réalité ne peut se penser et s’envisager que comme domestication. Or il y a d’autres modes d’exister !

Baptiste Morizot écrit dans la postface à l’ouvrage de Ghassan Hage :

 » Domestiquer, donc, ne qualifie pas toute attitude de faire « chez-soi » quelque part, c’est croire que pour être chez soi, il faut vivre en pouvant ignorer, dédaigner, hétéronormiser puis conduire les conditions écologiques du milieu. Qu’il faut, pour être chez soi, avoir extrait le foyer humain des communautés biotiques, et avoir codé le milieu comme contrainte dont il faut s’émanciper. Qu’il faut l’avoir destitué de son statut d’environnement donateur tissant des entités interdépendantes, c’est-à-dire son statut d’entrelacs de liens qui libèrent.
La domestication généralisée n’est alors peut-être pas l’essence de l’habiter des humains ou des vivants, mais une forme bien particulière, qui consiste à homogénéiser tous les milieux pour y vivre sans avoir à connaître les autres, les comprendre, y être attentif, et négocier avec eux. On voit ici la différence entre deux modes d’habiter : il y a bien une domestication aveugle aux autres, qui veut qu’on puisse vivre partout en toute ignorance des cohabitants non humains, et sans vigilance vibratile. Mais il existe aussi d’autres manières de faire du milieu un foyer, pour qui, au contraire, c’est cette vigilance vibratile à la pluralité des formes de vie, cette diplomatie interminable avec les autres (qui ne sont dangereux que si on les ignore), qui est la forme désirable de l’habiter. C’est un mode d’habiter dans un monde simultanément plus aventureux et plus hospitalier. Un monde plus exigeant en diplomatie mais plus accueillant du fait même que les relations constitutives ne sont pas niées ni déchirées, et que la solitude cosmique des modernes n’y existe pas – puisque nous sommes bien entourés par tous les autres, les vivants, les rivières, les bactéries, les végétaux, les animaux et les forêts, qui cohabitent avec nous dans leur beauté, leur étrangeté et leur diversité. »

Pour habiter un monde plus vivable, vivre des relations plus intenses et désirables, il est donc temps de :

– penser d’autres relationnalités qui ne soient pas fondées sur une relation de domestication
– penser d’une façon non-domesticatrice, sans occuper, sans polariser, sans classer pour dominer (2)
– penser la multiplicité, non pas « contre » la domestication, mais « avec » la domestication
– oeuvrer à souligner, vivifier, pratiquer, donner une présence intellectuelle, sensible et politique à d’autres modes d’existence : mutualistes, réciproques, etc…

Il s’agit moins de nous « ré-ensauvager » que de ré-écologiser nos pratiques et nos modes d’existence.

Les sirènes s’eaubonnent

Notes

(1) Ghassan Hage est professeur d’anthropologie et de théorie sociale à l’université de Melbourne. Il est né au Liban et vit en Australie. Wildproject Editions a publié en 2017 la traduction de son ouvrage paru la même année « Le racisme est-il une menace écologique ? » chez Polity Press.
https://wildproject.org/livres/le-loup-et-le-musulman

(2) Les trois opérations de la domestication

  • OCCUPATION de l’espace

La domestication généralisée est un mode d’occupation. Occuper un espace, c’est faire en sorte que les choses soient disponibles. La propriété privée est une des façons de rendre les choses disponibles. Par exemple, l’appropriation des terres familiales, tribales, communautaires villageoises algériennes au profit de la colonisation française au 19e siècle.
« La domestication est une manière d’habiter le monde en l’occupant. L’occupation est entendue dans le sens de la colonie de peuplement. En effet, dans une perspective interespèces, toute occupation humaine est un acte de colonialisme par occupation, puisqu’on occupe un espace qui est déjà occupé par d’autres domestiquants, que ce soient des insectes, des animaux, des plantes ou des arbres. » (Ghassan Hage, op.cit.)

  • POLARISATION de la différence

Quand des différences entrent dans des relations de domestication, elles subissent un processus de polarisation (ex : humain/animal, homme/femme). « La domestication est un processus consistant à transformer la différence en polarité. » (Ghassan Hage, op.cit.)

La polarité est la propriété d’un système dans lequel s’opposent deux pôles distincts.
On y entend l’opposition (spatiale, conceptuelle) de deux choses.
La polarisation est l’action de créer deux pôles, une division antinomique, une opposition exclusive.
Les écoféministes ont critiqué ces oppositions dualistes : homme/nature, esprit/corps, raison/émotion, public/privé (le premier terme étant à la fois évalué comme supérieur et associé au masculin).
Cette polarisation de la différence aboutit à une fiction qui sert un objectif : que l’Autre n’ait rien de moi, et que je n’aie rien de l’Autre, en termes symbolique et socio-psychique, ce qui ensuite justifie l’injustice matérielle , parfois même de façon tout à fait légale (cf. le Code noir de Louis XIV en 1685 pour les populations noires des îles d’Amériques; le code Napoléon en 1804 qui, en France, prive de droits juridiques les femmes mariées; le Code de l’indigénat dans les colonies françaises d’Afrique…).
Norbert Elias dans « Sur le processus de civilisation« , a montré qu’historiquement, dans le processus de civilisation, il y des techniques de dés-animalisation de l’humain. Il s’agit de faire en sorte que l’Autre n’ait rien de moi et que je n’aie rien de l’Autre. L’exploitation et l’abattage concentrationnaire intensif d’être vivants et sensibles n’est possible que dans ce paradigme : la poule pondeuse, la vache à haut potentiel laitier, sont des zootres absolus, sans rien de commun avec nous, les êtres humains.

  • POSITIONNEMENT et CLASSIFICATION de l’autre

Tout processus de domestication est un processus de positionnement et de classification de l’autre en terme instrumental, selon un axe inoffensif/dangereux et un axe utile/inutile, pour créer de la valeur et être apprécié du domesticateur.
« Lorsque quelque chose ou quelqu’un est classé métaphoriquement parmi les « mauvaises herbes » (donc inutile et nuisible), cela signifie en fait quelque chose dont nous ne tirons aucune utilité. » (Ghassan Hage, op.cit.)
« Utile » et « nuisible » exprime clairement le point de vue du domesticateur. »
« Mauvaises herbes » est une classification du domesticateur
Le positionnement permet une classification du domesticateur sur un axe d’inclusion / axe d’exclusion  : « Nous approchons ce que nous pensons inoffensif et nous repoussons ce que nous voyons comme dangereux et inutile. » (Ghassan Hage, op.cit.)

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