Mauvaises herbes sous contrôle judiciaire

Un buisson de ronces ne meurt jamais

Illustration : L&M

Ce texte donne la parole à des militant·e·s de la région grenobloise qui, cette année, se sont battu·e·s pour préserver des jardins. A Saint-Martin-le-Vinoux il y a avait de beaux jardins de près de 5000 m². Un petit pré de verdure au milieu du béton. Les autorités ont perçu cet espace comme une réserve foncière à bétonniser, pour y mettre des logements. Alors, en cette année 2020, plusieurs associations, les habitant·e·s et des militant·e·s ce sont mobilisé·e·s pour conserver cette ile verte au milieu des immeubles. Malheureusement, le bilan de cette mobilisation est mitigé : sept militant·e·s ont été mis·e·s en examen, placé·e·s sous contrôle judiciaire et le jardin, aux premiers jours du confinement de novembre a été rasé. Une justice au Round-up. Pourtant, les rencontres faites restent indestructibles et le lien avec ce lieu demeure un terreau favorable à de nouvelles luttes pour le vivant. C’est un entremêlement de voix, qui se répondent et se font écho, alors même qu’elles ne peuvent plus se rencontrer. Mais tout de même, la mauvaise herbe est difficile à éradiquer…


Depuis le début du mois de novembre 2020, les jardins de la Buisserate ne sont plus. Il aura fallu quelques heures bruyantes pour défoncer ce qui y prospérait en silence depuis plus de soixante ans.

Les jardins de la Buisserate étaient très précieux. C’était juste un petit bout de terrain d’un petit quartier de la petite commune de Saint-Martin-le-Vinoux. Mais ce n’est pas parce que c’est petit que ça n’est pas précieux. Bien sûr, tout écologiste conséquent a bien à l’esprit les raisons globales qui appuient la nécessité de préserver toutes les terres arables qui n’ont pas encore été recouvertes par le béton, mais la préciosité de ce lieu m’apparaissait comme une évidence également pour des raisons sociales, existentielles et sensibles.

C’était juste quelques cultures et une trentaine d’arbres fruitiers abondants qui vivaient sur 5000 m². Le dernier espace du quartier qui n’avait pas été transformé en immeuble de logement ou en parking et c’était justement le plan de la mairie de le détruire afin de construire plus de bâtiments. Nous militions pour le préserver juste comme il était, en faire un commun dont une association d’habitant·e·s serait responsable. Les lieux simples, beaux et ouverts permettant le renforcement de la vie sociale se font de plus en plus rares, comme si tout était fait pour qu’ils disparaissent, comme si les trottoirs, les parkings, les halls d’immeuble et les réseaux virtuels étaient suffisants pour se rencontrer et bien vivre ensemble. 

Un mois plus tôt, j’étais le dernier à être mis en examen et placé sous contrôle judiciaire dans la creuse ‘affaire’ des sept de la Buisserate où il nous est reproché, à six de mes camarades et moi-même, d’avoir eu l’intention de dégrader la porte d’une maison se trouvant aux abords des jardins et qui donc a depuis été détruite. Cela fait maintenant six mois que, sous prétexte de ne pas entraver l’instruction, je ne peux plus ni fréquenter ni être en relation avec mes camarades de lutte et ami·e·s de vie. De la même façon qu’elle aurait pu décider de déposer un objet sous scellé en attendant de l’examiner plus tard, la juge d’instruction a traité nos vies et nos relations comme les simples éléments d’une enquête qui est morte-née.

Les chemins de la lisière…

Mon chemin dans la forêt a commencé à la lisière. C’était en 2019. Avant j’avais déjà approché la forêt, mes parents m’avait expliqué pourquoi elle existait, pourquoi elle était importante, on m’y avait un peu emmenée petite et je connaissais des gens qui s’y promenait de temps en temps mais je n’avais jamais osé y pénétrer, ou pas vraiment du moins. J’avais peur de ne pas m’y sentir à ma place, qu’on me reproche d’être une bourgeoise, qu’on moque mon inculture politique, mon manque de compétence. Mais j’ai quand même décidé, à la fin de mes études, de sortir de la prairie, de faire de l’espace dans ma vie, de libérer du temps, de ne pas continuer dans le milieu universitaire, de ne pas chercher un travail salarié et de voir comment se remplissait ce quotidien sans contrainte, cette lisière que je créais pour moi.

La première fois que je suis allée aux jardins de la Buisserate, c’était une après-midi pleine de soleil et de brise. J’avais les mains dans la terre et j’ai été traversée par une joie simple. Je me suis dit : « Je pourrais faire ça toute ma vie« . C’était tellement beau d’être là. Mais aujourd’hui, un ensemble de logiques, de structures et de personnes au service de ces logiques et de ces structures nous empêche de pouvoir goûter collectivement la joie simple d’être en vie, en lien avec ce qui nous entoure. J’aurais aimé ne pas subir le poids de toutes les oppressions qui m’enserrent (de genre, d’orientation sexuelle, liée à mon statut économique et social…) et ne pas porter non plus avec moi tous ces privilèges indignes (de race, liée à mon niveau d’étude, à ma validité…). J’aurais aimé que mon mode de vie d’occidentale ne repose pas sur l’exploitation, la destruction, les ravages. J’aurais aimé naître dans une société de la solidarité et de la coopération, une société où la politique est réellement la république (la chose publique). J’aurais aimé pouvoir vivre une vie simple et digne. La forêt est traversée de moment de joie. Cependant elle est sombre aussi, pleine de douleurs, d’injustices, de désillusions, de combats, de peines… Mais comment s’en détourner quand la vie simple et digne nous est refusée? Comment ne pas s’y enfoncer avec rage et détermination quand on sait qu’en elle se trouvent les chemins vers cette vie simple et digne?

Comme beaucoup d’autres, je n’aurais sûrement jamais mis les pieds à la Buisserate si une mobilisation de défense ne s’était pas enclenchée. Au-delà du fait que c’est grisant de faire du jardinage pirate, j’adorais ce lieu pour ce qu’il était et pour ce qu’il offrait. Les rencontres y étaient faciles, que ce soit à l’occasion d’une session de désherbage, d’une cueillette de cerise ou bien autour d’une tisane à l’ombre des tilleuls. Ici la richesse de la vie permettait la démultiplication des liens sociaux. Bien sûr, au fil des semaines, nous apprenions à prendre soin de ce lieu, mais plus fondamentalement c’est le lieu qui prenait soin de nous. Voilà qui était précieux dans un monde où l’aménagement du territoire est à des années lumières de considérer sérieusement la question du soin. C’est assez évident pour moi qui vit dans la métropole grenobloise, une grande aire urbaine qui continue de stériliser, d’uniformiser et qui tente de faire passer le gris pour du vert à grand coup de communication hypocrite.

… contre l’urbanisation mortifère…

Avec ce cadre de pensée, l’engagement collectif pour défendre les jardins de la Buisserate a été assez évident. La situation de cet espace de vie commune, au milieu d’un quartier d’habitation, et géré par aucune autre structure que les liens entre habitant·e·s, symbolise parfaitement l’impuissance à laquelle nous nous livrons si nous ne diversifions pas nos modes d’action. Contre ce projet d’aménagement, fomenté par une association de malfaiteurs entre une collectivité locale friande d’un aménagement capitaliste de son territoire et un promoteur privé orienté par des logiques économiques, toutes les interpellations d’élu·e·s, les pétitions, les actions de communication sont vouées à être balayées par la technocratie capitaliste. Nous ne pouvions pas accepter que se répète encore ici la marche de l’histoire, celle qui nous conduit dramatiquement vers le règne incontesté du capitalisme néo-libéral.

L’histoire des jardins de la Buisserate est une preuve de plus que l’habiter écologique n’est pas au programme des pouvoirs publics. Difficile même de ne pas les voir comme un obstacle quand on se remémore le mépris de la mairie et le désintérêt de la métropole devant les multiples sollicitations des défenseurs et défenseuses des jardins ou quand on en vient à être criminalisé·es comme nous le sommes par la police et par la justice. Les jardins sont morts, mais le contrôle judiciaire continue de vivre lui.

Et quand le 2 novembre, au premier lundi du reconfinement, les engins de chantier sont arrivés sur les jardins pour arracher les arbres et terrasser le terrain, j’ai ressenti plus que jamais cette humiliation par l’impuissance, par la privation des moyens d’agir. Ce jour-là, je n’en ai pas voulu à la juge seulement d’avoir brisé les liens d’amour qui me portaient au quotidien, mais aussi d’avoir fait entrer dans ma tête les keufs les plus redoutables : ceux qu’on s’impose à soi-même parce qu’on a peur de la répression.

L’autre jour je prenais le train en direction de Lyon. Aux abords de Saint-Martin-le-Vinoux, mon regard est tourné par habitude vers la Chartreuse en direction des jardins. Je reste alors interdit devant la vision d’un vide stérile : disparus les arbres fruitiers, les potagers, les cabanons en bois pour les outils de jardinage… place au froid terrassement. Les jardins ne sont plus. Ils sont remplacé par un sol « prêt à construire ». C’est étrange comme le lieu semble si petit sans sa couverture végétale.

… pour être ensemble, les mains dans la terre…

Pour moi la forêt est un espace qui s’explore et se nourrit à plusieurs. Les relations que j’ai noué avec les personnes qui m’ont accompagné dans la forêt ces derniers mois ont une saveur bien à elles. Elles sont marquées par cette idée d’une vie de lutte, par ce lien existentiel profond qui nous attache à la forêt. Bien plus que des partenaires d’action occasionnelle, j’ai l’impression qu’iels commençaient à devenir des co-équipier·e·s, des compagnon·e·s de lutte, des partenaires de vie.

Car, au-delà de l’envie de lutter contre toujours plus de bétonisation et d’usurpation de démocratie, contre la destruction de cet îlot de vie, il y avait la joie vibrante de faire partie du collectif. Construire quelque chose à plusieurs, s’investir pleinement et ne pas se contenter de rejoindre, de suivre, d’assister. Sortir de l’individu, des petits gestes et de la gratification très personnelle qu’ils apportent. Tenter d’étendre sa force et son champ d’action par la pluralité, et se sentir prise par cet élan commun.

Plusieurs moments de bonheur se sont mis en place : les dimanches aux jardins à jardiner et pic-niquer, la douce réappropriation du lieu par les habitant·e·s, la politisation de la lutte au travers les campagnes d’informations du collectif Avenir Des Terres.

Cette découverte de la vie et de la réflexion collective a aussi ouvert beaucoup d’espaces d’écoute, de soi et des autres, d’attention et de compassion. Prendre le temps de se parler, de s’ouvrir aux autres, de s’écouter et de se questionner sur la légitimité de nos émotions, de nos ressentis et de nos envies vient bouleverser beaucoup de choses en nous. Peut-être que l’on est pas habitué·e à avoir ces espaces de discussions et de partage en toute bienveillance. Chez moi, c’est venu bouleverser beaucoup de choses, comme si cette attention que d’autres m’accordaient permettait de faire remonter à la surface des douleurs, des frustrations, des silences que je m’étais imposés. Paradoxalement, ça a peut-être été le plus difficile à gérer, émotionnellement.

Forger des « amilitiés », c’est peut-être le plus ouf dans tout ça. Apprendre à construire des relations en tentant de déconstruire continuellement nos comportements oppressifs, mais aussi en invitant à se questionner sans cesse et en créant les espaces pour nous permettre de faire le point collectivement ou individuellement. Créer une puissance d’agir collective ça passe par là et qu’est-ce que c’est bon de parvenir à déconstruire tout ça ! 

Rentrer la dedans pour moi ça aura aussi été la prise de conscience que la radicalité n’est pas vraiment une option pour penser la lutte. La lutte ça se vit et créer un groupe d’amilitiés pour moi ça permet de construire la lutte au quotidien, de façon globale et radicale et de se retrouver entraîné dans un élan qui nous dépasse.

Lorsqu’on est allée aux jardins cette nuit-là, personne ne s’attendait à ce que la police soit là. C’est d’ailleurs un hasard qui les a fait passer à proximité des jardins au moment où nous y étions. Il s’avère que nous étions à proximité d’une antenne de relais téléphonique, les policiers ont pensé qu’ils avaient à faire à des militant·e·s anti-5G. Sur un malentendu. Parce qu’on était au mauvais endroit au mauvais moment et qu’on avait des outils, des capuches et un mépris palpable pour les gens qui était en train de nous embarquer.

… face à ceux qui continuent à désherber l’asphalte…

Et puis, depuis six mois, depuis cette fameuse garde à vue absurde, et bien je suis devenue encore pire qu’avant ! Et flippé·e, angoissée, parano trop souvent, avec un quotidien rythmé par ce qui est d’habitude invisible pour beaucoup… La justice et ses décisions chelou. Beaucoup de personnes de mon entourage sont tombées de haut en voyant de leurs propres yeux, en comprenant pour de vrai et pour la première fois que la justice n’est pas forcément juste, et que dans le système judiciaire, souvent tu payes avant d’avoir eu l’addition. Au début, certain·e·s ne me croyaient pas ou pensaient à une bavure quand je leur disais que non, je n’avais pas encore eu de procès. Oui, ma situation est considérée comme légale, et n’est liée qu’à la décision d’une seule personne, qui a choisi de me faire subir tous ces mois dégueulasses qui vont peut-être se transformer en années. Mais ce n’est rien pour la justice, qui doit ‘faire son travail’, ‘enquêter’, pour ‘mettre les choses au clair sur cette histoire’, comme j’ai pu l’entendre autour de moi…

Mine de rien, j’ai tout de même passé 60 heures enfermé·e en étant filmé·e jour et nuit, presque sans manger, dont 2 nuits sans couvertures en me pelant les miches. J’ai vu mon appartement fouillé par des inconnu·e·s en étant menotté·e, on m’a accusé·e de choses que je n’ai pas faites, on m’a collé des étiquettes sur la tronche qui ne me correspondent pas, on m’a hurlé dessus en me disant que j’allais finir en prison si je n’étais pas plus bavard·e… J’ai vécu des choses que je ne pensais pas vivre, moi qui ai d’habitude la terrible liberté de jouir des privilèges octroyés par notre société, sauf que voilà, je les ai vécues. Et c’est révoltant, et c’est humiliant, et c’est comme ça. Et depuis, quand les gens me disent qu’iels « n’auraient pas pu à ma place, qu’iels me trouvent très courageux·se », ça me fait doucement rigoler… Ce n’est absolument pas une question de courage. Quand tu n’as pas le choix, c’est une question de survie. Et si je ne veux pas m’effondrer jusqu’à ce qu’un hypothétique procès ait lieu, je n’ai pas d’autres choix que de vivre le mieux que je peux en attendant, essayer de perdre petit à petit les 30 ans que cette expérience a mis dans la tronche de mon innocence, et tout faire pour que ce genre de choses n’arrive plus, à personne. 

Cela fait maintenant quatre mois que je suis assigné à résidence, c’est-à-dire obligé d’être chez moi tous les soirs à partir de 20h, jusqu’à 7h du matin. Réduit à devoir quémander une faveur de la juge d’instruction pour pouvoir aller voir ma famille pour Noël, faveur qu’elle m’accordera au dernier moment. Cela fait quatre mois que je dois organiser mon emploi du temps entre les pointages hebdomadaire au commissariat, les couvre-feux, les recherches d’emploi pour l’obligation de travailler. Mais surtout, cela fait quatre mois que je suis réduit à une impuissance militante qui pèse de plus en plus lourd. Avec un tel acharnement policier, difficile de ne pas se voir soi-même comme un cheval de Troie, comme un mouchard involontaire.

Soumise à un contrôle judiciaire que la presse a de nombreuses fois qualifié de « très strict », mais qui, pour moi, ne pouvait même pas être qualifié. Comment décrire ce qui nous attaque directement, personnellement, intimement ? Ce qui nous prive de celles et ceux que l’on aime, qui écrase nos convictions et nos engagements, et qui, quelque part, réduit une partie de notre avenir à néant – comme une touffe d’herbe sous une tractopelle ? Et je sais que le désemparement, cet état à mi-chemin entre colère revendicatrice et dépression profonde, durera encore, le temps de se reconstruire, de soigner les bosses et apaiser les vides (ceux des absences et des envies qui tombent à l’eau), le temps d’apaiser certaines peurs, certaines paranoïas, et de redonner forme et force à l’énergie militante qui se tapit quelque part en moi, en veille.

… en détruisant nos amitiés…

Et puis il y a cette incertitude : ne pas savoir quand ce sera fini, ne pas savoir si on est écouté, suivi, ne pas savoir quand on aura le droit de voir les autres, ne pas savoir ce qu’ils veulent, ce qu’ils cherchent, ne pas savoir à quel point on doit respecter ce contrôle judiciaire absurde. Comme une question perpétuelle : est-ce que je peux me permettre des écarts parce que « ça va, en vrai ils vous surveillent pas tout le temps, vous risquez pas grand-chose » ? Peut-être mais voilà, on ne sait pas et le petit pointage hebdomadaire rappelle bien à cette réalité. Et parfois je me retrouve à fantasmer leur surveillance, à me poser à moi-même des règles peut être plus restrictives que celles qui me sont imposées.

Il n’est pas évident d’accepter de dévoiler par où l’on est passé pour en arriver là, comment s’est construit ce chemin lorsqu’on sait que ce texte va être publié et qu’en parallèle la justice cherche justement à nous coller une étiquette, à comprendre clairement à qui ils ont affaire, qui nous sommes, d’où nous venons, comment on a pu en arriver là. J’ai un peu l’impression qu’ils cherchent, au travers de notre affaire, à étayer leur grille de lecture des espaces militants, à construire des parcours types, à mieux saisir la diversité de nos milieux. Notre procès n’a pas encore eu lieu (s’il a lieu un jour) et il y a un peu cette peur de l’utilisation par la justice d’éléments qui peuvent nous sembler d’une futilité sans pareil mais qu’ils peuvent assez aisément détourner à leur profit si l’envie leur en dit. 

Il y a quelque chose de plaisant à les laisser se faire leur propre opinion, à les laisser s’imaginer qui nous sommes et comment nous le sommes devenus. Mais à la fois, j’avoue être pris dans un certain paradoxe en tenant ce discours car c’est justement en refusant de leur répondre, en les laissant nourrir leurs fantasmes, leurs imaginaires sécuritaires, que nous en sommes là. Parce qu’aujourd’hui, si nous sommes sous le coup d’un contrôle judiciaire particulièrement strict ce n’est pas tant parce qu’on a été pris dans un espace privé mais c’est bien parce qu’on a refusé de se livrer à eux, de répondre à leurs questions lors de notre interpellation. Et voilà, quelques identités cachées, quelques échanges secrets, il n’y a pas besoin de plus pour sortir l’attirail autoritaire le plus total.

Depuis, l’eau a coulé sous le pont de la peur. Je ne veux pas laisser la justice et la police me détourner de ma vie, de mes pensées. Elle n’en a pas la légitimité.

… mais les mauvaises herbes continuent de pousser

En six mois de paranoïa, d’inactivité, de ressassement et de solitude, la justice a réussi à déconstruire toute une politisation qui m’avait conduit à être prêt à prendre des risques pour défendre les jardins de la Buisserate. Cette politisation, je ne l’avais pas construite seul, mais en mettant en commun mes expériences avec des camarades qui avaient également un parcours orienté vers les luttes écologistes et contre l’aménagement capitaliste du territoire. Mais ce parcours, dans mon cas en tout cas, était tragiquement ponctué de défaites, balisé par une impuissance collective. Le constat qui se dégageait de ce que j’avais vécu jusqu’alors, avec les syndicats, les mouvements sociaux, les pétitions et les vidéos sur internet, c’était que ces actions militantes et formes d’organisation classiques sont irrémédiablement bornées dans la zone de pouvoir de l’État, réduites à chercher un effet de communication plutôt qu’un impact concret. Que créer une mobilisation collective ne peut se faire qu’en s’émancipant de la zone de pouvoir des dominants, de leur communication et de ses canaux. Et que cette émancipation, cette reprise en main de nos conditions de vie, elle se cultive avant tout au niveau local, en créant des contre-pouvoirs à une échelle communautaire, basés sur la solidarité anticapitaliste, sur l’autogestion, sur un socle d’expériences de dominations vécues communes.

Je me sens désarmé parce que la peur s’est immiscée. Parce que tant que je serai mis en examen, je me sentirai sous la menace de la justice et de la police. Mais je garde de l’expérience que je traverse un pétillement, une envie profonde de donner du sens à ma vie et à mes engagements, de vivre du collectif. J’en garde aussi beaucoup d’amour pour mes camarades, amour que je cultive à défaut de pouvoir le partager. Pour le reste, je garde espoir dans l’inventivité des êtres humains pour réinventer des formes de lutte qui mettront à mal le pouvoir du capitalisme.

Après six mois de quasi-solitude, il me reste une confiance inébranlable en celles et ceux qui partagent avec moi cette étrange expérience. Il y a bien sûr toujours beaucoup de violence – le souvenir des 60 heures de garde-à-vue, la séparation brutale, l’injustice inqualifiable qui semble s’être abattue sur nous, et l’impression d’être infantilisée, toujours plus, par une justice et un système qui ne savent que nous mettre dans des cases et nous rabaisser au plus bas. Ils sont forts, pour nous donner l’impression d’être constamment en tort, dans l’illégalité, quand on ne fait que vivre sa vie. On se sent toute petite, terriblement impuissante, voire carrément superflue face à cette grande machine judiciaire. Et on les laisse finalement décider de notre sort, de nos occupations et de nos envies, car plus rien ne se fait sans leur assentiment.

Je suppose – et quelque part j’espère – qu’iels ne savent pas que la rage continue de brûler, et même se nourrit de cette situation absurde et de tout ce qui secoue les manifs, les actions de désobéissance civile et le militantisme en général en ce moment. Les coups, les blessures, les interpellations, une escalade de la violence et des abus terrifiante. Et que la rage survit aux assauts de regrets, d’angoisses ou de rancunes qui peuvent naître de cette situation. Car jusque-là, ils n’ont pas réussi à détruire nos amitiés.

Et après ? Je ne sais pas. Je crois qu’on ne cesse jamais de lutter. Peut-être ai-je envie de me battre sans me mettre en danger. La désinvolture des dirigeant·e·s et la violence de la police me ronge. Dans ce combat nous représentons ce que nous défendons, la nature. Nous la vivons en nous. Alors que peut-on faire quand on veut du mal à cette partie de nous-même ? Se battre oui mais les règles du jeu nous sont imposées et ne jouent pas en notre faveur.

 Mon militantisme m’a fait me sentir moins seul. Maintenant c’est la justice qui m’impose une certaine solitude. L’appareil répressif n’a rien à gagner à nous sanctionner. Au contraire il perd en légitimité et ne peut que nous rendre plus déterminé que jamais à nous battre pour protéger ce qui nous est cher.

Malgré la répression, la forêt vit toujours en moi. Les racines qui me relient à mes camarades sont vivantes même si de nouvelles fleurs ne s’épanouissent pas en ce moment. Ces deux derniers mois, nos journées ont été occupés par de longs moments d’étude, de discussions, de lecture et d’écriture. Nous nourrissons la terre qui servira à faire pousser les prochains arbres.

Les 7 de la Buisserate

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