Usure, fatigue et autres épreuves de la métropolisation

Illustration : L&M

Je ne saurais dire pour quelle raison j’ai voulu, ce matin suffocant de septembre, coucher sur le papier ce qui m’éprouve l’esprit depuis quelque temps. Peut-être est-ce par ras-le-bol d’avoir encore été réveillé par le chantier voisin, la mauvaise nuit de trop, ou bien peut-être est-ce dû à un trop-plein d’émotions brouillées qui s’accumulent et qui finissent par déborder. Et même si les raisons peuvent me sembler confuses, j’ai l’impression qu’il me faut écrire pour rendre compte de tout ce qui me traverse et que je sens parfois entrer en éruption, pour partager une impression de mal-être et d’écœurement que suscite en moi à la longue le fait d’habiter dans une métropole. Écrire avant de me résigner ou continuer à cogiter en silence.

Il ne sera pas ici question pour moi de développer ce que j’entends par « métropolisation ». Il s’agira plutôt de rendre compte de ce qu’elle provoque en moi, ce qu’elle génère en matière d’expériences, d’émotions et d’affects. Et bien que ces lignes aillent puiser dans des ressentis déjà anciens, ces derniers ont trouvé matière à réflexion dans l’actualité anxiogène de l’année 2020. Je crois en effet que durant le temps en suspension qu’autorisait le confinement, je me suis surpris à méditer à plusieurs reprises sur les origines de tels ressentis à l’égard de la métropolisation, sur l’emprise mentale, montante, qu’elle pouvait avoir sur moi. N’ayant eu que quelques rares occasions de lui échapper en 2020, s’est renforcée la prise de conscience du poids et de l’impact qu’elle pouvait avoir sur mon bien-être et ma santé mentale.

Plonger dans le grand bain métropolitain

Au printemps, j’ai vu des centaines d’habitant.es de ma rue, applaudirent, tous les soirs. Mais je leur prêtais moins d’attention qu’aux étudiant.es de la résidence d’en face qui se joignaient aux exaltations. Leur silhouette se détachait de leur studio éclairé. À mesure que je les voyais applaudir le soir et tergiverser tout le jour dans leur chambre, je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer ce qu’aurait été l’épreuve de la crise sanitaire, le confinement, le reconfinement dans le petit studio que j’ai habité, seul, durant 4 ans. Dans quel état d’esprit m’aurait-on retrouvé ?

Ce studio, je m’y étais installé à mon arrivée à Lyon, en 2014. Ne connaissant encore rien de cette ville, mes visites d’appartement s’étaient avant tout centrées sur des résidences étudiantes meublées, dans des secteurs abordables. Le loyer était d’environ 500€, ce qui restait tout de même une somme pour mes parents. Difficile avec de tels prix prétendre à une quelconque forme d’indépendance familiale. J’ai pu m’y sentir bien au début, en dépit de sa promiscuité et de son absence d’insonorisation. Avec sa kitchenette, son clic-clac et son bureau, il était simple, mais fonctionnel comme on dit.

La résidence avait été construite en 1995 dans une période où la plupart des villes en France s’engageaient dans le renouvellement de certains quartiers centraux en y attirant étudiant.es et jeunes ménages. Ces politiques se poursuivent à ce jour. En m’installant dans ce quartier, j’allais assez rapidement adopter un certain mode de vie et des comportements bien attendus. Bars branchés ou alternatifs, librairies, cinéma indépendant, festivals en tout genre… pour ma vie diurne et nocturne, tout était pensé pour que jamais je ne m’ennuie. En fréquentant certains lieux, et en consommant dans d’autres, tout était à ma disposition pour jouir en toute satisfaction de ma vie étudiante.

Pour autant, au bout de quelques mois dans ce quartier, j’ai pu ressentir progressivement comme une impression de malaise. Je me rendais compte que j’étais, avant même mon installation, la cible privilégiée, bien identifiée de tout ce qui s’y passait. Je rentrais dans le moule. Mes pratiques se conformaient à ce qui était attendu de moi. C’était manifeste dans les mutations de l’espace urbain.

Par des mécanismes que je connaissais alors assez peu mais que j’observais déjà, je ne cessais de me surprendre de la transformation des rues, de leurs commerces qui fermaient, des bars qui s’inauguraient quasiment toutes les semaines, d’ateliers d’architectes, de nouveaux bâtiments, de certains usages… et de m’interroger, nécessairement. Je participais d’une transformation lente mais de plus en plus manifeste au fil des années.

Par ma seule présence dans ce quartier, en l’habitant, je jouais bel et bien un rôle dans ce mouvement de fond. Étant, dans ces années-là, étudiant en urbanisme, je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur le rôle autrement plus actif que j’allais peut-être jouer un jour, en poursuivant dans cette voie.

J’ai autrement ressenti ce trouble, un peu plus tard, après mes études, quand j’ai eu à travailler sur la communication d’un grand projet métropolitain. Ce travail, que je voulais d’abord provisoire, a fini par m’occuper durant un an. Directement en contact avec des publics diversement intéressés, il m’a fallu non seulement assumer la présentation d’un projet qui ne partageait en rien mes positionnements et valeurs en émergence, mais aussi – et c’était sans doute le plus difficile – écouter des habitant.es forcément inquièt.es par les transformations existentielles qu’allaient engendrer ces chantiers de grande envergure. Dans la position qui était la mienne, il me fallait abuser des mêmes éléments de langage, conscient en outre que leurs remarques ne remonteraient jamais aux principaux concernés. Cette expérience que j’ai traversée très péniblement m’a définitivement convaincu du cynisme de l’urbanisme et de sa vision du monde sous-jacente. Ces quelques expériences habitante, étudiante puis professionnelle, ont très largement contribué à circonscrire mes positionnements à l’égard du fait métropolitain, me rendant compte aujourd’hui qu’elles ont été beaucoup plus déterminantes que mes engagements militants.  

Désenchantement militant : lutter dans l’entre soi.

Bien sûr, j’aurais pu intégrer durablement ces collectifs qui s’opposent frontalement à la gentrification, par les recours, par des squats de bâtiments… Plusieurs de mes ami.es en faisaient partie. Je ne m’inquiétais donc pas de mon intégration dans des milieux parfois fermés.

Le problème pour moi était plutôt de me dire à quoi bon me mobiliser contre un projet ou plus largement une dynamique métropolitaine que ma seule présence dans le quartier légitimait.

Sans compter l’impression que je pouvais avoir quelquefois d’un folklore qu’il pouvait y avoir à s’engager en tant qu’étudiant, « parce c’est cool d’être dans les luttes, tu comprends ». Comme un rite de passage avant une vie plus rangée dans un bureau d’études soigné. Au-delà de ça, il m’a toujours semblé dérisoire de chercher par tous les moyens à proposer un contre-projet, à maintenir le dialogue avec la métropole, passer par ses organismes de presse… quelle que soit la mobilisation ou l’objet d’opposition, j’avais l’impression de dépenser beaucoup d’énergie à toujours chercher à interpeler les élu.es, les pouvoirs publics, et se confronter sans cesse aux mêmes limites dans nos capacités d’action.

Je finissais toujours par me sentir las, me retrouvant toujours entouré de jeunes qui me ressemblaient, venus s’engager le temps de quelques années avant de poursuivre leur vie ailleurs. Je me sentais en outre, encore aujourd’hui, traversé de multiples contradictions dans une période où mes positionnements politiques évoluaient sans cesse, vers toujours plus de radicalité, de désir de rupture. Souvent, l’engagement d’un jour me paraissait le lendemain dérisoire. Et j’avais envie d’aller plus loin.   

Je crois que la stratégie que j’avais alors adoptée et pensée comme telle, pour limiter ma complicité à la fabrique métropolitaine, a longtemps été de décliner les propositions de sorties en fin de journée, que ce soit pour aller profiter de l’happy hour autour de pintes de bières locales ou pour voir tel concert, participer à tel festival, souvent sponsorisé par une marque d’alcool d’ailleurs. J’enchainais alors excuse sur excuse. Ces moments supposés festifs me paraissaient surtout être prétextes à des consommations excessives, où l’amusement et la convivialité étaient détournées dans de pures logiques marchandes, sur le dos d’étudiant.es prêt.es à y dépenser les économies qu’on parvenait à mettre de côté, quand on le pouvait d’ailleurs.

 Déménagement, vie de couple, thèse : un nouvel espoir ?

À l’été 2018, j’ai quitté mon studio, non sans soulagement. Rapidement, j’avais commencé à m’y sentir à l’étroit. J’avais de plus en plus l’impression de vivre en cage. Et malgré la succession de mes expériences professionnelles, militantes, et le lot de désillusions qu’elles entrainaient, désormais plus qu’incertain sur mon avenir, je décidai tout de même de rester à Lyon. En continuant à résider dans une grande ville, je pensais alors que certaines opportunités de travail me seraient ainsi facilitées.     

Les offres de logement étant alors peu nombreuses, je me suis installé dans l’appartement dans lequel je réside aujourd’hui. Celui qui donne sur la résidence étudiante donc. L’installation dans cet appartement marquait une nouvelle étape : je m’installais pour la première fois en couple et mon contrat doctoral allait démarrer dans quelques mois.

Construit à la fin des années 1950, le bâtiment est en béton armé. Il fait 8 étages. L’appartement est plus spacieux, plus lumineux que le studio que j’avais et son loyer reste somme toute modique au vu de son emplacement et sa surface. C’est ce qui nous avait alors déterminés à la choisir dans l’urgence de notre situation. Le prix du loyer s’explique, il me semble, parce que l’ensemble de l’appartement donne sur une quatre voies très empruntée, de jour comme de nuit. Et je me suis très rapidement rendu compte que le bruit continu des voitures finirait de m’achever.

Les documents d’urbanisme considèrent cette rue comme « bruyante », la classant dans sa catégorie 2, équivalente à 79 dB. Les mesures officielles estiment qu’être exposé.e quotidiennement à une source de 80dB(A) , augmente les risques d’effets durables sur  la santé.

Au bout de quelques mois, je me suis bien rendu compte de la fatigue qui commençait à me brouiller l’esprit, du stress et de la nervosité que ce trafic continu générait.

Une des inquiétudes que j’ai aujourd’hui, en vivant au-dessus d’un tel axe, est que je ne peux pas connaître les conséquences qu’il y a respirer quotidiennement un air pollué, non seulement liée à ce trafic routier important mais aussi au chantier d’à côté. J’imagine la poussière noire que je retrouve sur mes rebords de fenêtre s’accumuler petit à petit dans mes poumons. Et évidemment, je ne peux pas encore connaître les effets sur ma santé à long terme…

Les fenêtres sont pourtant en double vitrage, voire en triple vitrage pour celle de la chambre, mais le roulis continu des véhicules comme un bruit sourd et lointain persiste. Comme un bruit d’aspiration, d’air sifflant qu’on entend, bien que les fenêtres soient fermées. Ajoutés à cela, le moteur pétaradant des motos, les bips de reculs des camions de chantier, le passage des secours, sirènes hurlantes, tôt le matin jusqu’à tard le soir pèsent durablement sur mon moral. Je ne me suis jamais senti autant épuisé, vidé. En sortant sur le balcon, je n’ai même pas vraiment l’impression de m’oxygéner la tête. Le passage des véhicules et les klaxons me rappellent à l’ordre.

Les veilles de départ en vacances ou à la suite des annonces de (re)confinement, des files sans fin de voiture, de SUV, se sont pressées dans cette rue, pendant des heures et des heures, pour fuir les grandes villes. Une cacophonie d’automobilistes impatient.es et de piétons affairés qui, coincé.es aux intersections, s’invectivaient et se menaçaient par petits coups de klaxons nerveux ou lourdement insistant.

Photo : Fabian

Et s’ajoutent donc à cela, depuis des mois, les travaux de construction d’un bâtiment de bureau à côté de chez moi. Il se compose de 5 étages et d’un rooftop. En béton armé lui aussi, il remplace un entrepôt artisanal, bas, qui dégageait la vue. Pour le bâtir, se succèdent alors, depuis un an et demi, pelleteuses, tractopelles, bétonnières, des engins pour extraire et des camions pour déblayer. Je redoutais la présence de la grue gigantesque qui déplaçait quotidiennement des tonnes et des tonnes de matériaux devant mes fenêtres. Sa seule présence et la grosseur des matériaux qu’elle soulevait semblaient comme faire rétrécir mon appartement, le rendre minuscule.

L’agitation du chantier, dès 6h30 du matin, a longuement rythmé mes journées l’été dernier. Avec les fenêtres ouvertes, impossible de ne pas être réveillé. Si ce n’était pas par le chantier, c’était par les voitures ou le passage des secours. Sans compter que pour rattraper le retard du confinement, les travaux se poursuivent également les samedis. Le dimanche, qui devrait être ma seule journée de répit, ce sont les voisin.es qui en profitent pour percer les murs ou refaire leur intérieur.

J’en arrive à avoir un sommeil complètement perturbé. Je me traine depuis des mois une sensation de tête bourdonnante, de paupières lourdes, de fatigue constante. Des impressions de nausées parfois, ou de haut-le-cœur. Je n’arrive plus à me reposer intégralement, longuement. Je sens mon esprit en constante ébullition. J’ai l’impression d’être en état d’alerte permanent, les sens stimulés, distrait le jour et réveillé la nuit par le moindre bruit.

Quand mon appartement est écrasé par les canicules estivales, je ferme les rideaux, les fenêtres, les stores pour espérer travailler un peu au frais, atténuer les bruits extérieurs et réduire le vis-à-vis direct avec les ouvriers du chantier. Mais c’est à peine si j’arrive à rester concentré plus de dix minutes. L’air y devient très vite pesant. Je sature. Je m’agace aussi de devoir multiplier naïvement des stratégies de protection. J’avais fabriqué de grandes jardinières sur mon balcon pour y faire pousser des plantes grimpantes, des jasmins, chèvrefeuilles et passiflores, qui grandissent vite et qui devait me permettre de me cacher la vue du chantier. Elles n’ont malheureusement pas supporté la pollution et l’orientation plein sud du bâtiment qui les expose toute la journée au soleil ardent.

Photo : Fabian

J’ai d’autant plus senti se décupler ces sensations que je n’ai quasiment pas pu quitter Lyon en 2020. Les confinements, les périmètres restreints de déplacement, les couvre-feux n’ont en réalité fait que les accentuer, les subissant en continu, depuis des mois, puisqu’il ne m’était désormais plus possible d’aller puiser de l’énergie ailleurs, de m’aérer l’esprit en dehors de la ville. Jusqu’alors, partir voir la famille les week-ends, se balader dans les environs, permettaient encore quelques respirations et pouvaient les atténuer un peu.

Et aujourd’hui, même passer quelques semaines, comme à l’automne, dans une maison de la montagne bourbonnaise, pour travailler au calme, ne me suffit plus. La seule perspective de devoir retourner à Lyon m’obnubilait. J’avais beau respirer profondément les moments de quiétude, ça ne me suffisait plus pour me sentir reposé ou apaisé.   

Aussi me suggère-t-on régulièrement de déménager dans des rues reculées, moins exposées aux bruits. Pas sûr que la situation y changerait en quoi que ce soit. Il me faudra quand même continuer à subir le vacarme urbain à chaque sortie, les gens pressés des trottoirs, la circulation dans tous les sens, la saturation de l’air, la culture de l’ostentation, les tentations à la consommation.

Je répudie ce que la grande ville génère en moi, comment elle me transforme, me contraint.

Je crois atteindre aujourd’hui le paroxysme de cette situation et je ressens plus que jamais mes limites physiques et psychiques à habiter en ville.

Fuir et résister ailleurs

Je ne sens guère d’autres choix que de fuir, partir loin et habiter ailleurs. Retrouver un environnement calme, plus seulement pour y passer les week-ends mais pour y habiter longuement, renouer, faire le vide dans ma tête, la combler de réflexions nouvelles et apaisées.

Mais malgré cette rupture potentielle, j’aurais l’impression de suivre un mouvement bien engagé de désertion des centres de citadin.es qui aspirent désormais à s’installer dans un pavillon avec jardinet en proche ou lointaine périphérie, et privilégier le télétravail si leur profession leur permet. Est-ce que mes envies d’ailleurs participent exactement du même mouvement ? Dans cette fuite, est-ce que là encore, il n’y a pas un risque de reproduire des comportements attendus, planifiés ? Est-ce que je ne continuerais pas encore malgré moi à jouer le jeu de la métropolisation, en participant à étendre son empreinte sur des espaces toujours plus éloignés ?

Je crois aujourd’hui qu’habiter plus loin ne suffit plus. Pour me défaire de son emprise, il me faudra essayer de rompre les liens qui me rendent dépendants à elle, me désensorceler en cherchant par exemple à dépendre d’autres réseaux de distribution ou de déplacement. J’aimerais en profiter aussi pour réduire ma consommation. Je réfléchis même déjà à la question de comment acheter une maison sans contracter de prêt à la banque, pour là aussi me défaire des liens de dépendance que je pourrais avoir par le crédit.

La multiplication des crises a accru en moi la nécessité de gagner en autonomie, d’être capable de me débrouiller à peu près seul, répondre dans la mesure du possible à mes propres besoins, tout en m’insérant dans des réseaux d’entraide, de partage et d’amitié.

On pourrait penser cette fuite comme un gâchis, surtout pour une personne de mon âge. Après tout, je pourrais employer la connaissance critique que j’ai accumulée toutes ces années pour améliorer le fonctionnement du système métropolitain, aider à penser sa transition et l’accompagner dans sa mue. Non seulement la métropole me paraît bien trop puissante pour envisager une critique de l’intérieur, et je ne pense pas qu’il soit encore possible d’envisager la sauver. Si transition il y a, elle ne changera rien au problème. Le désastre est trop avancé pour faire marche arrière.

On pourrait aussi me reprocher mille et autres choses, me considérer pleutre ou misanthrope. Soit ! Que je fantasme beaucoup trop la « campagne », que je réveille de vieilles attitudes urbaphobes. Allons donc ! Je crois que ces réactions révèlent surtout l’impossibilité qu’il y a aujourd’hui à faire entendre la moindre critique radicale à l’égard du fait métropolitain, et les positions me semblent tellement se crisper au point qu’on puisse se dire, « à quoi bon ? ».

Peut-être enfin jugera-t-on ce choix empreint d’individualisme. Je ne le considère pas comme tel. Je l’envisage surtout comme une manière de me protéger, et de me soustraire d’un certain monde dont la direction ne me convient pas. C’est ma façon de faire front. Je ne peux pas continuer à l’habiter, à le nourrir par mon travail, par mes pratiques de consommation ou par la moindre de mes habitudes quotidiennes.

Je ne tiens plus à me sentir complice malgré moi de l’accroissement monstrueux de sa puissance qu’elle a sur les corps, sur les personnes précaires, sur les milieux écologiques.

Je préfère aujourd’hui chercher à m’ébrouer de tout ce qu’elle fait peser sur mon dos et qui me fait courber l’échine. Plutôt que chercher à poursuivre le combat et m’assujettir davantage, je préfère déclarer forfait. Me dire que ce match n’en vaut peut-être pas la peine finalement et me concentrer sur ce qui me plait, sur ce qui me semble avoir du sens, là où il me semble désormais nécessaire de dépenser de l’énergie. Enfin, en cherchant à briser les liens qui me retiennent au système, je crois qu’il y aussi la volonté de me sentir moins dépendant de ses agitations et moins affecté par ses crises à venir.

Habiter en dehors de la métropole, me secouer pour me débarrasser de son emprise psychique, me semble une bonne manière pour moi de résister. Résister à tout ce qu’elle représente. Résister à la marche forcée dans laquelle elle veut nous engager tou.tes. Habiter contre la métropole, me semble être ma façon, à moi, d’envisager vivre autrement et continuer à rester optimiste. 

Conclusion

Alors que j’achève l’écriture de ce texte, me reviennent en tête quelques chiffres vertigineux promus par le grand projet urbain qu’il m’a fallu présenter il y a quelques années. Dans un espace déjà très dense, après de longues années de chantiers, devraient émerger de nouvelles tours, voir naître l’agrandissement du centre commercial et un doublement de la surface de la gare. Ces aménagements sont planifiés pour accueillir 3 000 nouveaux habitants, 40 000 futurs employés, en plus des 500 000 usagers quotidiens de la gare. Rien qu’à les évoquer, ces chiffres me donnent la nausée. Cette course à la démesure et la performance ne me semble jamais avoir été aussi vaine qu’en cette période de crise sanitaire. 

À quoi ressemblera la vie quotidienne à Lyon dans dix ans ? Une juxtaposition d’espaces de consommation constante, d’émulation grouillante, d’asphyxies perpétuelles, d’accélération infinie. Le tout sous le regard policier omniprésent. Pour ne pas moufter. Pour ne plus contester. Juste continuer à consommer, festoyer comme si de rien n’était. Pour celles et ceux qui le pourront. Et les autres ?

En voulant désormais quitter la métropole plus que tout, j’aspire à retrouver un peu de liberté, de repos dans mes pensées. A me sentir moins vulnérable aussi. Bien sûr qu’adopter cette approche critique peut contribuer à se sentir seul. Plus le temps passe, plus je ressens cette solitude pesante, de surcroit renforcée dans un contexte où les relations sociales sont virtuelles ou distanciées. Alors oui, partir et résister autrement, là où il me semble que c’est encore possible, me permet de garder le cap, me remplit de joie et d’espoir pour des lendemains meilleurs. De pouvoir les célébrer, célébrer aussi le plaisir d’être vivant, je crois que ce qui me tient à cœur par-dessus tout.

Photo : Fabian

Fabian

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