L’écotourisme en 2143

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Projeter l’espace hexagonal en 2143, quel meilleur moyen de comprendre le présent et ses errements. A cet horizon, l’éco-tourisme s’est, selon la dystopie de Fanny Ehl, affirmé comme l’idole de celles et ceux resté.e.s sourds aux sirènes de la crasse insouciance. Et pourquoi pas arrêter de consumer le vivant par la touristification de nos existences  ? 


La France, première destination touristique du monde, n’a pas échappé à la planification totale du territoire dans l’objectif de dynamiser certaines régions par un plan de développement économique et une politique d’aménagement touristique 1. Entre l’urbanisation galopante et la montée en puissance du tourisme, les paysages ont été radicalement transformés.

Derrière leur visée initiale de protéger la richesse et la biodiversité d’un territoire, les parcs et réserves naturelles créés en France à partir de 1963 ainsi que la loi littoral et la loi montagne visant pourtant à restreindre les constructions n’ont pas permis de contrer le fonctionnalisme rationnel, le zonage abstrait ainsi que l’utilitarisme économique, propres à l’aménagement territorial. Au contraire, ils ont activement participé au développement touristique et économique en devenant la cible des publicitaires, incitant un nombre de touristes toujours plus important pour des espaces soi-disant préservés.

Les aménagements touristiques, le marketing territorial excessif autour de ces espaces ainsi que le conditionnement des imaginaires et des mythes liés à l’idée d’une nature vierge ont parfaitement domestiqué ces territoires, renforçant davantage le clivage entre « sauvage » et « civilisé ».

Suite à ces différentes évolutions et une prise de conscience globale de la dégradation environnementale générale et des risques écologiques encourus, l’écotourisme apparaît pour la première fois en 1970. Il s’inscrit pleinement dans les préceptes du développement durable, très critiquable par l’idée d’une croissance économique pourtant incompatible avec la préservation de l’environnement. De la même manière, l’écotourisme vise à préserver une « nature sauvage », à sauvegarder nos territoires et nos paysages en prétextant leur compatibilité avec le développement touristique.

À travers cette fiction dystopique mettant en avant les deux grandes limites de l’écotourisme, il s’agit de reconsidérer notre sensibilité à l’égard des paysages naturels, de questionner notre rapport au vivant, tout en déconstruisant nos imaginaires liés à nos modes de vie urbains. Arrêtons le tourisme de la nature car  « le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. » (Proust, La Prisonnière, 1923).

Faisons-nous humbles et disciplinés, respectueux et petits face à l’immensité des montagnes, à l’impénétrable horizon des mers et des océans, à l’étendue verdoyante des forêts.

2143. Les scientifiques et les politiques sont parvenus à s’allier au cours du siècle dernier pour éviter le réchauffement climatique au-delà des 4 °C souhaités lors de la COP 34 de Tokyo en 2028. Cette victoire en demi-teinte n’a pas permis une préservation totale du territoire français où certaines côtes du littoral ont été submergées par la hausse du niveau de la mer tandis que l’effondrement tant redouté de plusieurs sommets des Pyrénées a ravagé de nombreux villages traditionnels et de stations de ski désormais abandonnées par la destruction des infrastructures. Les forêts ont quant à elles été dévastées par les incendies répétés et la surexploitation du bois. Seules demeurent quelques zones arborées entretenues artificiellement au titre de souvenir.

Cette préservation environnementale approximative a sérieusement aggravé une série exceptionnelle de catastrophes naturelles au point de réduire la population française de 31 millions en 100 ans, faisant ainsi chuter le nombre de français à 43 millions en 2140.

Ces rescapés du réchauffement climatique habitent désormais un territoire complètement transformé, fragmenté selon une nouvelle division remplaçant les treize anciennes régions françaises. Cette organisation se compose désormais de 4 grands nouveaux territoires placés sous une surveillance totale des institutions politiques :

L’île de France, le Grand-Est, et les Hauts-de-France se regroupent pour ne former qu’une seule et même région : « Le Grand Nord ». Sa région voisine, « Saint-Grelion », associe la métropole de Lyon, à Grenoble et Saint-Étienne et s’étend jusqu’à la ville de Nice tandis que Marseille, Montpellier et Toulouse s’unissent pour former le « Mont de Marlouse », unique région du sud de la France. Pour finir, le Pays Basque et la Bretagne se joignent en un seul et même territoire nommé la « Bastagne ».

Cette fragmentation du territoire français est née sous l’impulsion de l’écotourisme, dont l’essor est grandissant dans les années 2040. Les jeunes générations, vraisemblablement de plus en plus sensibles à l’effondrement planétaire et la dégradation environnementale, ont soutenu le développement de l’écotourisme et la patrimonialisation d’espaces naturels. L’insatiable engouement autour de cette pratique donne ainsi lieu à la création de nombreux parcs régionaux, d’innombrables réserves naturelles et d’importants espaces protégés au point de ne former plus que de grands ensembles découpés selon des zones précises qui n’ont pas empêché la disparition de certaines espèces emblématiques :

  • Les premières zones formées sont celles de l’écotourisme par l’union des différents parcs et réserves. Éloignés de toute forme de production et d’exploitation, ces paysages semi-naturels sont indispensables à la préservation du territoire sur le plan économique et écologique puisqu’ils sont à l’origine même de l’écotourisme de masse, leader d’une économie verte et durable en France.


  • À l’inverse de ces espaces protégés, les « zones d’hyper-production » sont composées de méga-usines sans ouvrier·e·s, d’une agriculture ultra-automatisée, de champs s’étalant sur des centaines de kilomètres et d’une exploitation animalière généralisée.


  • Lorsque toute la richesse des paysages est anéantie et que la terre de culture s’appauvrit, inévitablement les espaces se dégradent notamment par des montagnes de déchets s’élevant parfois jusqu’à égaler certains sommets naturels lorsqu’ils ne peuvent plus être enfouis. La pollution est telle qu’elle constitue au long terme un danger létal pour les humains. Ces zones portent distinctement le nom de « zone morte ».


  • Les « zones supra-urbaines » sont les derniers espaces pouvant accueillir les humains. Ces territoires dont l’héritage est indéniablement celui de la ville, se sont étalés au détriment des petits bourgs et villages français qui ont naturellement fini par disparaître. Les villes telles que Rennes, Nîmes, Arles, La Rochelle ou bien même Tourcoing ont été littéralement dévorées par l’étalement prévisible des immenses mégalopoles nouvellement appelées « nécropoles » par les anti-urbain·e·s.

Malgré le danger irréversible que représentent les zones mortes, un certain nombre de dissident·e·s et villageois·ses persistent, résistent et habitent ces territoires hostiles dans l’objectif de revitaliser ces villages oubliés, de contourner la densité nécropolitaine, et de réanimer le territoire français dans sa totalité. Reclus dans leur terre d’origine, les résistant·e·s survivent grâce à l’agriculture hors-sol, faisant office de toiture pour les abris de fortune tout en menant une série d’actions dans l’espoir de susciter une vive prise de conscience chez les urbain·e·s et une reconfiguration géographique globale du territoire.

Remplacer des plants de tomates artificielles par des semences paysannes, organiser des migrations d’animaux sauvages de zones en zones pour favoriser la biodiversité ou encore modifier les tracés des sentiers afin de sensibiliser les randonneur·se·s averti·e·s à l’inattendu sont autant d’actions menées pour contrer la surveillance totalitaire et la sanctuarisation des territoires.

Il leur arrive parfois de vandaliser les grandes terrasses panoramiques qui jalonnent les hauts sommets des montagnes. La plupart de ces innombrables observatoires, tous équipés de téléphériques permettant de soulager les marcheur·se·s les moins courageux·se·s, n’offrent qu’un seul et unique point de vue aux touristes : celui d’un territoire fractionné, cloisonné, contrôlé de part et d’autre et sous une surveillance constante grâce au codage généralisé de tous les organismes vivants. Les « zones mortes », hautement radioactives, sont passées au peigne fin par des agents spécialisés pour éviter tout risque sanitaire à l’aide d’instruments de mesure innovants, servant dans le même temps à calculer les rendements des « zones d’hyper-production ». Les « zones supra-urbaines » désormais impénétrables ont atteint le dernier stade de surveillance par une sanctuarisation intégrale des espaces.

Mais de toute évidence, cette régulation totale du territoire trouve ses origines dans la popularisation de l’écotourisme même.

Pourtant présentées comme garantes d’une nature sauvage et libre, d’une biodiversité saine et riche, les zones d’écotourisme demeurent paradoxalement les endroits les plus menacés en raison de l’affluence exponentielle des touristes.

Chaque jour et depuis plusieurs dizaines d’années désormais, des agents nettoient les réserves naturelles des déchets abandonnés par les vacanciers insouciants, d’autres contrôlent les flux, dirigent les touristes égarés hors des parcours officiels.

C’est dans cette logique de contrôle et de surveillance que les paysages se sont transformés. À présent lisses et inexpressifs, les paysages naturels sont dépourvus de ce qui les caractérisaient pourtant autrefois : le sauvage. Cette triste artificialisation est la conséquence du comportement irresponsable des touristes qui cherchent le pittoresque, le spectaculaire, l’iconique. De nouvelles infrastructures démentielles ont écrasé les montagnes dans le seul objectif de divertir les vacancier·e·s avec du sublime garanti. C’est le cas dans les Alpes où une machine volante peut transporter les touristes de sommets en sommets afin d’admirer des glaciers holographiques ou encore sur les côtes méditerranéennes où chaque année se déroule le concours du plus beau radeau construit en bouteilles plastiques pêchées parmi les coraux après chaque nettoyage hebdomadaire. Le dernier radeau à couler emporte un tour gratuit et commenté de toutes les zones écotouristiques. Les plages de la Bastagne accueillent quant à elles une animation populaire où l’objectif est de concevoir le plus grand salon Ikea sous l’eau pour qu’il devienne un habitat pour les poissons à la manière des récifs artificiels.

Hélas, ces absurdités n’ont pas attendu 2143 pour exister. Alors que de véritables embouteillages humains se forment à proximité du sommet de l’Everest par l’augmentation croissante du nombre d’alpinistes, il ne semble plus rare de croiser des randonneur·se·s transportant un rameur sur le dos lors de l’ascension du Mont-Blanc, ou bien une centaine de kilos d’équipements afin d’être photographié au sommet, les pieds dans un jacuzzi chauffé à 38 degrés ! Ces incivilités et autres comportements inexplicables sont caractéristiques du tourisme actuel, influencé par l’essor grandissant des réseaux sociaux.

C’est ainsi que tout rapport sensible aux paysages et à la nature a disparu, au profit de la performance et de la promotion de soi à travers des images stupéfiantes.

Ces espaces naturels, pourtant si riches par leur diversité, se doivent désormais d’être régulés pour limiter les flux touristiques. Constamment, des brigades patrouillent et surveillent les comportements inappropriés des vacancier·e·s. Malgré les bonnes intentions des personnes valorisant l’écotourisme, on peut douter de son intérêt par le simple manque d’éducation et de sensibilité des touristes actuels, tout comme le devenir des paysages sauvages, paradoxalement contrôlés, standardisés et sanctuarisés. Ce texte dystopique invite chacun et chacune à entreprendre une déconstruction personnelle de ses propres imaginaires, une désartificialisation de ses manières de penser les paysages et le voyage pour se remettre soi-même à sa place, dans une relation étroite et sensible aux espaces et aux milieux écologiques quels qu’ils soient.

Fanny Ehl



  1. Bodiguel Jean-Luc, 2006/3, « La DATAR : quarante ans d’histoire », Revue française d’administration publique, no 119, p. 401-414. [Disponible en ligne]

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