Je suis une sorcière, je l’écris et je le crie.

Sortir des normes, exprimer une sensibilité

Photo : La rue ou rien

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il y avait dans un chapeau de sorcière ? Probablement pas. On y trouve les méandres d’une écriture qui se dé-norme. Pour Loriane Ferreira, sortir ce texte de son chapeau n’a pas été aisé, tout comme la remise en question de toutes les normes et des histoires qui nous ont été imposé depuis des centaines d’années par les hommes et leurs institutions. Serait-ce l’heure du Sabbat ?


« Je vous prie
Ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin

Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n’aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat »

Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres

Ré-écrire. Re-mettre son travail à l’ouvrage. É-prouver son écriture. C’est un processus nécessaire, laborieux. Il faut apprendre à mettre de côté, à raturer, à supprimer. C’est long, c’est fastidieux. Mais c’est souvent nécessaire. Ce texte est à l’image de son sujet : il m’a hanté pendant des jours et des nuits. Littéralement.

Pourquoi passe-t-on autant de temps à reprendre ce que l’on fait ? Pourquoi l’écriture est-elle un travail si prenant ? Parce qu’elle force l’autrice1 à mettre noir sur blanc ses pensées. A les assumer. A aller au bout de ses idées. Ou à volontairement les amoindrir, les façonner, les diluer. A les remettre en question, à les triturer, à les agencer. A les rendre lisible pour sa lectrice.

Suis-je entendable ? Suis-je lisible ? Pour qui ? Dans quel but ? Pour quoi ? Comment ? Sous quelle forme ?

L’écriture, pour peu qu’on y mette de soi, force la remise en question. Elle est aussi la photographie à un instant T de qui l’on est, ce que l’on pense, l’état de nos réflexions mais également la traduction du contexte dans lequel on évolue, la société dans laquelle on vit. Mais, elle est aussi la parfaite transposition de nos faux-semblants : ce que l’on peut cacher, ce que l’on peut faire dire à nos textes, ce que l’on peut faire passer comme idées, comme sensations, comme émotions.

L’écriture peut être libératrice ou d’une hypocrisie crasse, émancipatrice ou manipulatrice.

Le monde n’étant jamais si noir ou si blanc, c’est bien souvent un mélange gris de toutes ces choses qui se passent. Mon texte pourra en libérer certaines qui se sentiront moins seules quand il y a forcément une manipulation de ma part pour faire passer les idées qui me portent.

Aujourd’hui, j’ai envie d’avoir une écriture qui me libère, une qui donne à voir une vérité, la mienne. Un état de mon cheminement qui sera peut-être (probablement) différent dans quelques mois. J’aimerais avec ce texte, humblement et simplement, donner à voir un point de vue sur le monde qui m’entoure. Si je pouvais, parfois je donnerais juste à voir le monde par mes yeux. Celui où chaque chose, chaque vivant, chaque humaine est une couleur. Celui où quand je lis je peux passer de la colère au désespoir en trente secondes devant la bêtise, l’hypocrisie, la mauvaise foi des textes qui composent la littérature scientifique. Celui où, parfois, une lueur d’espoir se dessine pour être instantanément aplatie par un monstre de rationalité. Celui où, devant la découverte de l’histoire des femmes, notamment celle des sorcières puisque c’est notre sujet ici, je ressens une bouffée de colère qui fait palpiter mon cœur et me donne envie de démonter le monde pierre par pierre. Celui où, l’idée que j’avais de ce texte c’était des vagues en 2D, dans les tons de vert et de marron, qui bougeaient toujours vers l’avant, s’entremêlaient et se dissipaient lentement.

Malheureusement, rien de tout cela ne verra le jour. Malheureusement j’hérite d’un monde que je n’ai pas choisi, j’essaie de me battre pour le changer, j’ai l’impression de mener une bataille contre des moulins à vent. Malheureusement pour être lisible, je dois argumenter, problématiser, être attractive. Alors, je prends sur moi, je me relève, j’avance. Je ne vais pas prétendre que mes simples mots pourront changer la face du monde. C’est donc une sensibilité que je veux délivrer ici. Parce que malgré tout, malgré le monde qui nous entoure, les horreurs et les hypocrisies, les faux semblants, la violence et la mort, nous sommes toujours vivantes. Un peu fatiguées, couvertes de bleus mais le bras encore levé. Il n’y pas d’abandon.

Je n’ai rien d’autre à dévoiler que l’immensité de mon humanité, la profondeur de mon empathie pour une terre qui subit le pire de tous les fléaux : nous.

A l’aune de toute cette introduction, j’ai réécrit ce texte de toutes les manières possibles. Pour faire bonne figure, avec des chiffres, des données, de manière neutre et détachée, puis j’ai raconté une histoire et parfois je devenais un peu trop impliquée pour être compréhensible, audible. J’ai retourné le problème dans tous les sens. Je voulais écrire sur les sorcières qui guident mon existence puisqu’elles hantent mes jours et mes nuits depuis de nombreux mois, qu’elles sont là à chacun de mes pas. J’y pensais tout le temps.

Mais avec le bagage universitaire qui est le mien, les normes que je m’imposais à moi-même de ce à quoi devait ressembler un texte, un peu construit, lisible et académique, le poids de ce que je pensais que l’on attendait de moi, le texte devenait rapidement fade, imbuvable, trop neutre même. C’est tout ce que je ne désirais pas. Reproduire des normes continuellement sans trop savoir pourquoi. Je cherche cet en-sauvagement de mon écriture et de ma pensée, celui-là même qui me permettrait (c’est mon espoir), de m’apaiser, de construire une vie différente, qui ferait enfin sens dans un univers sans (sens) dessus dessous.

C’est dans cette pensée du sauvage que j’ai trouvé ma solution. La sorcière c’est la sauvage, celle qui ne respecte pas les règles établies par un homme qui jamais de sa vie n’a eu à se battre pour la vie des autres, à prendre soin de toutes celles qui l’entourent.

Le chemin a été long avant d’en arriver aux sorcières qui m’ont fait retrouver de l’espoir. J’ai d’abord découvert ce que signifiait réellement naitre femme dans notre société. J’ai conscientisé, lu, intellectualisé. J’ai aussi fait l’expérience de la ville et de la vie, du regard masculin objectifiant qui m’a parfois privé de mon âme. Je suis passée par de longues périodes de doutes, de tristesse, de colère, de remise en question, de déconstruction aussi. Et puis, comme beaucoup de mes sœurs, j’ai (re)découvert l’histoire des sorcières. Le paroxysme de ce que cela signifie de naitre femme en vérité : pas uniquement femme soumise et dominée. Non, femme qui se réapproprie sa place, dans l’histoire, à travers le monde, au sein du vivant.

Je suis l’héritière de cette histoire sanglante, qui n’est que vaguement évoquée et mal racontée dans les livres d’histoire, celle d’une guerre sans fin, non pas contre un virus mais entre des humaines. Contre les femmes oubliées, laissées pour compte, maltraitées, torturées. Contre des populations pauvres ou d’une autre couleur de peau, contre la différence. Pour toutes ces vivantes ont été inventés d’horribles instruments de tortures. Et c’est pour tous les êtres vivants que je veux pouvoir écrire. Pour nous extraire ensemble de ce monde que nous n’avons jamais choisi.

Grâce à Mona Chollet2 puis avec Starhawk3, j’ai ouvert les yeux, chaque jour un peu plus, parfois je l’ai un peu regretté sur le moment, parce que c’est douloureux d’assister à des meurtres de masse à distance, de faire sien un héritage aussi sanglant.

Dans ces moments, je me suis parfois un peu demandé pourquoi je continuais à lire, si c’était pour ressentir autant de douleur. Pour sentir son ventre se contracter, une boule se former pour ne plus partir, devant toute cette souffrance, toutes ces mortes. Et pour quoi ? Pour quoi sont-elles mortes ? Parce que les hommes voulaient du pouvoir ? Parce qu’ils ne supportaient pas de les voir s’épanouir, avoir des connaissances, connaitre et contrôler leur corps ? Tout ne serait que question de pouvoir ?

Mais je crois que la question centrale ici c’est plutôt de comprendre pourquoi les sorcières me hantaient-elles ? Elles sont certes mon passé, mon héritage mais elles deviennent aussi tout mon présent : elles me questionnent sur mes idées et mes manières de les défendre mais plus encore sur mes choix de vie et mes désirs. Figure effrayante, mais sublime qui intrigue autant qu’elle fait peur, c’est l’insoumission qui me plait, qui me ramène à elles, sans cesse. Sorcière insoumise qui résiste. La résistance la plus difficile qui puisse exister mais surtout l’une des plus anciennes. Il semble qu’il y ait des sorcières dans tous les âges de cette civilisation. On peut même remonter dans l’Antiquité 4 avec la figure de la sirène par exemple, sorcières créées de l’écume pour trouver les premières traces de ces femmes rebelles, celles qui savent, celles qui soignent mais aussi celles qui lancent des sorts affublées d’un visage maléfique.

Elles revêtent mille et une facettes au cours des siècles et si l’on cherche bien on peut retrouver des grandes figures de sorcières qui se déclinent au fil du temps. Julie Proust Tanguy décrit bien les changements qui s’opèrent au fil du temps, comment cette image mute, se transforme mais traverse toujours les âges. Ce qu’il en reste aujourd’hui se traduit dans la pop culture qui s’est grandement réappropriée cette figure pour objectifier la femme, la rendre toujours plus désirable. Tout en invisibilisant les sorcières du quotidien, leur travail et leurs croyances, la société en a fait des égéries, qui permettent de définir les normes de la bonne ou de la mauvaise sorcière, et par extension les bons comportements définissant la féminité.

Je pourrais citer ici plusieurs grandes figures de sorcières (souvent fictionnelles) pour prouver qu’elles sont toujours présentes au fil du temps. Je pourrais aussi donner des chiffres, annoncer des faits, avancer des arguments rationnels et irréfutables. Pour prouver qu’encore aujourd’hui on trouve des sorcières. Mais en fait, pourquoi voudrais-je parler de « grandes femmes » ? Je ne veux pas parler de Circée, de Médusa, ou encore de Hermione Granger dans Harry Potter, de Samantha dans Ma sorcière bien-aimée ou de Sabrina l’apprentie sorcière. Je ne veux pas non plus mettre de grands noms sur de grandes figures de féministes des siècles passées. Je ne suis pas un homme pour me sentir obligée de parler des « Grandes Femmes de l’histoire de France ».

Je veux juste mettre en lumière cette femme de l’ordinaire, celle qui a appris de sa mère ou de sa grand-mère à se servir de plantes pour soigner les maux du quotidien, qui a appris à respecter le vivant qui l’entoure, à écouter, à prendre soin, à faire preuve d’humilité et à se défendre.

Cette femme de l’ordinaire qui a fini par être persécutée pour ses connaissances, pour ce savoir, pour sa curiosité. Qui a fini brulée vive en place publique, huée par tous et toutes, bouc-émissaire malheureuse d’une sombre période, parce qu’elle ne voulait pas respecter cette place trop étroite et trop inconfortable qu’on lui avait définie.

La chasse aux sorcières a fait des ravages dans les connaissances de l’humanité. Peut-être a-t-elle permis à certains de devenir spécialistes en objets de torture, à les perfectionner mais beaucoup des savoirs vernaculaires que possédaient les guérisseuses et les sages-femmes de l’époque, les fameuses sorcières, ont sombré avec elles dans les abimes. La course vers le progrès, vers l’institutionnalisation de la profession de médecin (réservée aux hommes donc) ont notamment privé des générations de femmes d’un savoir sur leur corps qui leur donnait un peu trop de pouvoir au gout de certains. On ne peut pas parler des sorcières sans évoquer le Malleus Maleficarum, ouvrage odieux écrit au XVème siècle qui n’a fait en fait que légitimer et institutionnaliser la violence à l’encontre des femmes. Nous sommes à ce moment-là devenues officiellement des objets, incapables de vivre par nous-même, incapables d’une quelconque intelligence. Nous n’avions déjà que peu voix au chapitre mais la chasse aux sorcières de la Renaissance était là pour nous faire taire, définitivement. Je ne sais pas si elle a réussi entièrement. Mais pour sûr, elle a taillé aux femmes une place peu enviable dans la société.

Je crois bien que les sorcières n’ont pas complétement disparu. Elles ont juste appris, de la pire des manières, à vivre sans se faire remarquer, à survivre, à peine. Quelques bribes de leurs savoirs sont restées. Bien peu, malheureusement. C’est de toute cette connaissance que les hommes nous ont privé en détruisant consciencieusement les sorcières. C’est une figure qui revient au gout du jour, jusque dans sa récupération capitalistique, se traduisant par l’explosion de la vente des cristaux (catastrophe écologique et surexploitation de mines dans de nombreux pays sont le prix à payer, soit dit en passant) et des brumes dans les grandes enseignes. Pourtant, j’ai envie de comprendre ce que c’est que de se dire « sorcière ». Essayer de voir au-delà d’Instagram et les feed trendy de jeunes urbaines qui cherchent à se réapproprier un espace. De montrer que ce n’est pas une insulte. Que c’est possible, simplement.

La sorcière c’est la guérisseuse.

La sorcière c’est l’envouteuse.

La sorcière c’est la magicienne.

La sorcière c’est la nécromancienne.

La sorcière est maléfique.

La sorcière est la fiancée du diable.

La sorcière c’est l’hystérique.

La sorcière c’est la rebelle.

La sorcière est une femme fatale.

La sorcière est une femme libérée.

La sorcière fait peur.

« Nommer sorcière celle qui revendique l’accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d’un mari, d’un père ou d’un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s’instruit, pense, vit et agit autrement, c’est vouloir activement éliminer les différences, tout signe d’insoumission et tout potentiel de révolte. C’est protéger coûte que coûte les relations patriarcales brutalement établies lors du passage du féodalisme au capitalisme. » (Anna Colin, 2015, p.116)5 C’est cette forme de liberté qui transparait de la sorcière. C’est cette liberté là que je cherche. C’est aussi celle-ci que l’on nous a refusée, que l’on nous refuse toujours.

Pourquoi autant de peur ? Pourquoi autant de douleur ? Pourquoi autant de haine ? Pourquoi la torture, la mort, la persécution, l’asservissement, la mise sous tutelle et sous dépendance, la spoliation, la confiscation du savoir et d’une place décente dans la société, la mise en avant de l’homme blanc, être suprême au-dessus de tout le reste du vivant ?

Mona Chollet a remarqué ceci : « Quand j’ai commencé à y travailler [au monde diplo], j’ai été déconcertée par la passion de nombre de mes collègues pour les chiffres, les cartes, les tableaux, toutes choses dont j’avais à peine remarqué la présence jusque-là. Non seulement j’y reste hermétique, mais, les rares fois où je me penche sur eux et où un éclair de compréhension zèbre les ténèbres de mon cerveau, je ne me sens en rien comblée dans mon désir de connaissance. Je ne nie pas leur utilité ou leur qualité, ni le fait qu’ils sont très appréciés d’une partie de nos lecteurs ; mais il existe des gens, dont je suis, à qui ils ne parlent pas et qui préfèrent d’autres modes d’appréhension du monde, pas moins riches d’enseignements. » (Mona Chollet, 2018 ; p.183). Je me suis retrouvée dans ces propos. J’aimerais que l’on cesse de tourner en dérision les manières différentes de voir le monde.

En-sauvager la pensée c’est aussi accepter que tout n’est pas forcément rationnel et rationalisable.

Je suis un être vivant fait de sensations, de sentiments, d’émotions. Je réagis parfois de manière impulsive, j’ai des intuitions qui me guident, je m’adapte aux personnalités en face de moi en les ressentant et pas en les calculant. Mes relations aux autres et à mon environnement sont régies par ces sensations, émotions, sentiments. Bien sûr que parfois je prends du recul, j’observe, je chiffre, je mets en avant des faits. Mais j’ai aussi décidé (et c’est l’une des décisions les plus difficiles à tenir parce que je me bats contre des vents, des marées, des moulins à vent, la société entière, au moins) pour apporter à la connaissance l’argumentation qui fait de nous des humaines. Celle de ma sensibilité, de mon intuition, des connaissances de l’autre et du monde que je ne rationnalise pas.

J’aimerais pouvoir écrire un texte qui coule et qui roule, qui prend mille et un chemins sinueux, un texte organique, parfois douloureux mais profondément poétique. Profondément humaine.

Malheureusement, j’hérite d’un monde qui me demande d’organiser mes pensées, d’en faire des arguments, de prouver par A+B, chiffres et faits à l’appui que ce que je dis est vrai, est réel, est vérifiable. Il n’y a pas la place ici pour les croyances, les expériences, les ressentis ou les émotions qui sont pourtant des critères de vérité dans le monde qui je parcours. Parfois même plus qu’un discours argumenté et rationnel, simplement parce que l’expérience que je fais des choses, les intuitions que j’ai au contact de l’autre sont, dans mon régime de vérité, un fait réel et vérifiable.

Peut-être que pour démêler le fil de la compréhension d’une figure qui peut éclairer beaucoup, la question n’est pas vraiment de trancher sur son aspect positif ou négatif mais plutôt de comprendre l’ambiguïté fondamentale de ce personnage qui permet à chacune de se réapproprier une manière de vivre, d’envisager le monde, de s’y intégrer (ou non), un rapport à l’autre et au vivant qui n’est pas celui dont nous héritons, un rapport à soi, au groupe et au politique qui n’est peut-être pas celui de la norme. C’est tout cela que peuvent nous apporter les sorcières : la remise en question de nos existences, en apprenant à (re)devenir conscientes de ce qui nous entoure, à (re)prendre une place un peu plus humble, à devenir un peu moins égocentrique, à construire un monde un peu moins centré autour de l’homme.

Qu’elle est sauvage cette sorcière qui se refuse à s’extraire de ce qui fait d’elle un être vivant ! Qu’elle est sauvage celle qui refuse toutes ces mondanités, celle qui cherche à s’extraire du monde, des normes et des obligations. Celle qui cherche à prendre soin de l’autre, à lui offrir une mort paisible lorsque la souffrance est trop grande, à rendre aux femmes le contrôle sur leur corps, à se battre pour récupérer contrôle, maitrise ou simplement liberté sur sa vie et ses pensées.

La découverte de ces histoires de vie tragique m’ont beaucoup apporté. Beaucoup de questionnements, beaucoup d’espoir et pas mal de difficultés aussi. La première a été celle de se réapproprier l’écriture quand plus rien ne fait sens. Rendre hommage aux sorcières, c’est chercher à s’extraire des normes comme elles ont refusé de rentrer dans le moule que l’on construisait trop serré autour d’elles. Ma réflexion est un peu alambiquée peut-être mais le rapprochement entre le processus d’écriture et l’histoire de la sorcellerie s’est imposé comme une évidence. Parce que l’écriture, la manière dont nous présentons et agençons nos idées, la façon que nous avons d’étaler nos pensées sur papier dans l’optique de le faire lire, c’est une forme normative d’imposition d’idées à l’autre. La production de savoirs, d’un savoir qui n’est pas toujours accessible, c’est reproduire cette même domination qui a vu les sorcières disparaitre petit à petit.

L’écriture, si elle est libératrice parfois, est aussi une gigantesque machine à exclusions, qu’il conviendrait peut-être de remettre en question simplement parce que ses codes, notamment scientifiques et universitaires, sont le résultat même de la pensée logico-formelle qui régit notre monde, et qui lisse tout pour éviter que des voix dissidentes ne crient trop fort.

C’est tout ça que m’ont apporté les sorcières. L’acceptation que nous ne sommes pas que des êtres de sciences, toutes rationnelles, semblables, tournées vers la distinction, mais que nous pouvons avoir une compréhension et une appréhension du monde qui passe par d’autres canaux. Que de marcher en montagne en observant les fourmis construire leur maison ou en écoutant les marmottes siffler le danger à l’approche de l’aigle, c’est une manière de faire sa place. Que le progrès technique et la fuite en avant de la maitrise et du contrôle ne sont pas des buts qu’il est enviable de poursuivre. Que nous ne sommes pas obligées d’être uniquement dans des relations de domination avec l’ensemble du vivant et qu’être sorcière sauvage ne veut pas dire être moins que. Moins que l’homme, moins que l’autre, moins que rien. Cela veut juste dire regarder le monde d’une manière différente, l’appréhender autrement, en ressortir une légitimité, une manière et une raison de vivre. Retrouver aussi une place dans le monde vivant. Une place à égalité avec la fourmi ou la marmotte, avec l’arbre centenaire, l’edelweiss qui ne pousse qu’en haut de la montagne.

Sorcière je suis devenue, sauvage j’espère devenir.

Edelweiss, lueur d’espoir
Photo : Loriane Ferreira

Loriane Ferreira



  1. Ce texte sera accordé uniquement au féminin. Non pas parce qu’il ne s’adresse qu’aux femmes, bien au contraire, mais parce que j’ai envie pour une fois que les femmes prennent un peu la place sur le reste. J’aimerais ici que les hommes se fassent petits, qu’ils tendent un peu l’oreille, qu’ils ne cherchent pas à discuter.

  2. Mona Chollet, 2019, Sorcières: la puissance invaincue des femmes, éditions Zones.

  3. Starhawk, 2003, Femmes, magie et politique, Paris, Empêcheurs de penser en rond.

  4. Julie Proust Tanguy, 2015, Sorcières! : le sombre grimoire du féminin, Montélimar, Les Moutons électriques, 2015.

  5. Postface d’Anna Colin in Barbara Ehrenreich, Deirdre English et L. Lame, 2015, Sorcières, sages-femmes et infirmières: une histoire des femmes soignantes, Paris, Cambourakis.

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