L’urbanisation de la terre est un écocide planétaire. Grand meurtre entre amis.

Image : La rue ou rien

Urbanisation du monde et métropolisation planétaire sont un écocide. Les surdensités sont venues rappeler le problème posé à l’occasion de la pandémie. Et, pourtant, nombre de sciences sociales installées continuent de le nier, dans une belle fraternité. Entre citations de chercheur.e.s et points de vue militants, la grande ville fascine en dehors de toute mesure. Que se joue-t-il derrière ?  


« L’autonomie – la vraie liberté – est l’autolimitation nécessaire non seulement dans les règles de conduite intrasociale, mais dans les règles que nous adoptons dans notre conduite à l’égard de l’environnement. »

Cornélius Castoriadis, « La force révolutionnaire de l’écologie », Entretien de 1992 in Une société à la dérive, 2005 (rééd. 2011)

La démesure urbaine comme cause première de l’écocide

L’urbanisation de la terre et à son mouvement devenu essentiel, la métropolisation planétaire, ont simultanément densifié et étendu les grandes agglomérations urbaines. Elles ont par-là même artificialisé l’ensemble des habitats écologiques plus ou moins proches des villes, notamment par l’agriculture intensive et l’extractivisme qui lui sont nécessaires, mais également souvent par la généralisation du modèle dans les villes de plus petite taille. La métropolisation a aussi accru les flux pour les besoins d’une économie mondialisée depuis les grandes villes-monde et leurs 120 épigones (ex : tourisme). La COVID est ainsi devenue pandémie en un temps record par les concentrations métropolitaines et leur promiscuité, par les circulations interurbaines et leurs vélocités. Et, logiquement, le confinement s’est imposé comme réponse des autorités politiques aux surdensités.

Or, ce mouvement d’urbanisation planétaire ne semble pas près de s’infléchir, bien au contraire. Ces villes représentent 12 % de la population mondiale pour 48 % du PIB international. Il y a donc du capital à fixer et de la « richesse » à produire, à condition de grossir. Tokyo a un PIB supérieur à celui du Canada, New York à celui de l’Espagne, Londres à celui des Pays-Bas, Paris à celui de la Suisse… Surtout, si les villes occupent 2 % de la surface de la Terre, elles produisent déjà 60 % des émissions de gaz à effet de serre et représentent 78 % de l’énergie mondiale consommée1. Plus largement, le fait urbain représente ce jour 56 % de la population mondiale (annoncé à 70 % à horizon de 2050 selon l’ONU), mais 70 % des déchets planétaires, 75 % des émissions de gaz à effet de serre, 90 % de l’énergie consommée ou encore des polluants émis dans l’air. La Covid-19, c’est la nature qui reprend une place dans la niche globalisée de l’urbain métropolisé.

Nous avons donc un très léger souci. Ériger et bâtir, concentrer et densifier… urbaniser et aménager ne sont pas neutre écologiquement. Accroître les rendements du capital infrastructurel ainsi que les puissances politiques de l’empire des villes-monde, avec les métropoles comme têtes de gondoles, n’est pas sans effet sur notre environnement. Personne ne saurait sérieusement en douter. « À l’échelle mondiale, seulement 25 % de la surface terrestre est proche de son état naturel. D’ici à 2050, cette proportion sera de l’ordre de 10 % si nous ne changeons pas notre approche2». Et pourtant, face à une telle responsabilité, force est de constater que les discours scientifiques et, plus étonnement, la critique sociale et écologique détournent encore et toujours le regard. Comme si cela chatouillait un peu.

Ériger et bâtir, concentrer et densifier… urbaniser et aménager ne sont pas neutre écologiquement.

Image : Michael Wolf, Honk Kong

Des questionnaires et enquêtes, groupages whatsapp et visioconférences zoom de chercheur·e·s se sont multipliés ces six derniers mois pour comprendre ce qui se passait, non sans quelques réveils tardifs et rébellion subreptice. Dans les écrits militants cette fois-ci, il n’y pas eu une semaine sans une tribune, un appel, un manifeste, un billet pour réarmer la critique du capitalisme thermo-industriel et son productivisme… Mais, toute cette agitation laisse encore très majoritairement dans l’ombre la destinée écocidaire de la densification et de sa frénésie bâtisseuse, ainsi qu’en arrière plan la vanité humaine des styles de vie métropolitains. D’autres explications de la pandémie prévalent toujours.

Pourquoi alors un tel détournement du regard ? Il y a pourtant fort à parier qu’une taille un peu plus humaine des groupements humains permettrait de lutter un peu plus efficacement contre le déclin du vivant, grâce par exemple à des modes de vie autosuffisants fondés sur une agriculture moins motorisée, sans chimie de synthèse et respectueuse des cycles de la nature. Et que des relations humaines plus étroites et un peu de tempérance voire de ralentissement ne feraient pas de mal à nos existences, partout converties par l’économie-monde aux mouvements incessants, à l’automatisation généralisée, aux connexions continues, bref à l’accélération et à la saturation, y compris parfois dans des villes de taille plus modeste. Après quelques années de recherche et d’enseignement sur ces questions, ainsi que des écrits critiques sur cette situation3, il me semble plus que nécessaire de pointer certaines responsabilités premières, intellectuelles et militantes.

Les chercheur·e·s ou la passion économique et culturelle des grandes villes

Si les analyses sérieuses montrent, en France notamment, les liens étroits unissant l’épidémie aux densités urbaines(cf.notamment les travaux de Jean-Pierre Orfeuil, sur le site de la Ville en mouvement), un déni s’est parfois installé, particulièrement au sein de certaines sciences humaines et sociales, telle la géographie. « On peut se demander si les citadins bénéficient d’une immunité particulière qui serait liée à leur forte exposition permanente à des agents pathogènes multiples. En tout cas, l’habitat dans une zone à forte urbanité (densité + diversité) apparaît plutôt protecteur. » (Jacques Lévy, Revue AOC, 26 mars 2020). Derrière cette assertion que d’aucuns jugeraient étonnante voire détonante, se joue un discours plaçant beaucoup d’espoirs dans la ville historique et la métropolisation de ce jour. Voici par exemple, à cet aune, ce que disait récemment un sociologue : «  […] la lumière s’est déplacée vers la métropole. C’est elle qui est en première place pour la révolution numérique et écologique, et qui offre plus de possibilités, de découvertes, de rencontres, d’aléatoire, où les liens entre le numérique et les rencontres physiques sont quasi immédiats » (Jean Viard, La Gazette des communes, 7 mai 2019). Rencontres physiques avec quelques gestes barrière, tout de même.

Cependant, la pandémie a un peu fragilisé de telles croyances souvent iréniques. Même, et c’est peu dire, le fort peu révolutionnaire New York Times pose la question de l’adaptation de nos styles de vie urbains (“Can City Life Survive Coronavirus?”, 17 mars 2020) et a admis que les zones rurales étaient moins touchées (“Coronavirus Was Slow to Spread to Rural America. Not Anymore”, 8 avril 2020). Dès lors, après le déni, une deuxième attitude est remarquée dans les discours pleinement politiques de la recherche : le dédain pour d’autres formes d’habiter que l’urbain dense, en l’occurrence justement les ruralités. Voici le propos plus ancien d’une certaine philosophie de l’urbain : « A travers la petite ville, les Français demandent la protection. Mais l’urbain, ce n’est pas la protection, c’est l’exposition ! Si l’on ne joue que la protection, on tue l’espace public, et on tue la démocratie. Paradoxalement, c’est dans les grandes métropoles que peuvent se réinventer des modalités de sécurité et de protection. Pour cela, il faut approfondir une citoyenneté politique et une citoyenneté sociale dans des espaces cohérents, qui ont du sens » (Olivier Mongin, Télérama, 17 décembre 2010). Ou encore, pour un retour récent à la géographie, « On ne peut être progressiste si on ne reconnaît pas le fait urbain et la disparition des sociétés rurales » (Libération, 14 octobre 2018). Petites villes et ruralités sont habillées pour l’hiver.

Enfin, après déni et dédain plus ou moins coutumiers, nous trouvons en cette période si particulière une troisième attitude : la disqualification, et ce en prétextant la nécessaire rationalité du fait scientifique face à des critiques sur l’urbain très fréquemment jugées idéologiques. Toujours depuis la géographie, sur un média certainement très scientifique (Twitter) : « Les craintes du moment ne devraient pas pousser à condamner définitivement des configurations historiques, spatiales et sociales qui ont fondé des cultures citadines spécifiques » (Michel Lussault). Et, dans ce mouvement d’apaisement, certain·e·s proclament même que le débat apparu récemment sur la fin des villes par l’exode urbain est inepte. Pour la démonstration, une économiste compare ce débat avec celui d’il y a trente ans, qui annonçait déjà une telle fin mais par l’avènement d’Internet et la relocalisation fantasmée du travail (Lise Bourdeau-Lepage, Le Monde du 14 juin 2020). Certes, comme toute innovation technologique, Internet ne s’est pas substitué aux besoins d’échanges directs et n’a naturellement pas conduit à une relocalisation, mais mettre en parallèle les désirs écologiques de ce jour avec l’un des avatars des technologies du capital en 1990, il fallait oser. Toujours au nom de cette rationalisation par les sciences et par des comparaisons sans toujours beaucoup de raison, un article d’une politiste cette fois-ci dans The Conversation du 20 juin 2020 (Magali Talandier) déniait toute possibilité d’un nouvel équilibre territorial par repeuplement des campagnes au détriment des grandes densités urbaines, et ce en prenant exemple, disqualifiant, sur la répartition de la population française… de 1876. Hors-sujet : le XIXème siècle n’a jamais été un parangon de vertu.

Voici pour les gardiens académiques du temple urbain et la médiatisation de leurs discours, de France Culture à AOC, du Moniteur à Libé. Trois « D » pour dénier, dédaigner et disqualifier la cause urbaine de la pandémie et, plus encore derrière, les doutes croissants sur les vingt dernières années quant aux vertus écologiques des sur-densités. Tout ceci, pur hasard sans doute, au moment même où un nombre grandissant de citadins envisage de partir des grandes villes.

En fait, de longue date, la ville a été décrite par ses apologistes comme milieu propice au mélange social et au brassage culturel, à l’anonymat libérateur de l’individu et à l’émancipation, aux espaces de coopération et de vie collective dense et interconnectée. Toutes ces nobles vertus seraient dues à une prétendue distanciation cordiale permise par la ville, favorisant une tolérance plus élevée aux différences dans la mosaïque des mondes sociaux. Cependant, même en admettant cette vision quelque peu idéalisée – et que l’on retrouve très ouvertement dans le premier fragment tiré de la Revue AOC – que dire de la version métropolisée de la ville, lorsque depuis le tournant néolibéral du capitalisme des années 80, celle-ci évince à ce point socialement et spatialement les plus précaires, et, pour les « premier·e·s de cordée », homogénéise à ce point culturellement ? Peut-on encore parler d’accueil et d’hospitalité, prétendu apanage des grandes villes, lorsque l’on voit le sort métropolitain réservé aux plus pauvres et aux « premier·e·s de corvée », aux étudiant·e·s les plus précaires ou encore aux migrant·e·s ?

Peut-on encore parler de progrès pour l’humanité lorsque l’artificialisation des concentrations urbaines participe à ce point de la fin du vivant ?

Comme le disait déjà Castells en 1972, nous sommes dans la « fusion-confusion entre la connotation d’une certaine forme écologique et l’assignation d’un contenu culturel spécifique »4.

En fait, cette génuflexion pour l’urbs et sa polis correspond bien à une culture… de classe. Celle-ci est celle d’une petite bourgeoisie intellectuelle non seulement adepte de l’offre servicielle des métropoles, des hubs aéroportuaires pour des congrès internationaux ou pour des villégiatures dans le jardin planétaire, ou encore des réseaux numériques pour la notoriété personnelle et les crédits de recherche, mais également friande de cette « machine à consommer de la sociabilité »5, et surtout en quête de quelques avant-postes politiques, puisque l’académisme universitaire entretient une très belle idylle historique avec les Cités-Etats. Cette classe nourrie en fait une passion plus ou moins avouée pour les attributs culturels de la mondialité, alors-même qu’il s’agit d’une conversion néolibérale de l’ensemble des existences, avec quelques dommages sociaux (la pauvreté) et écologiques (le vivant) : mobilité permanente et accélération sans fin des mouvements, nomadisme généralisé et divertissement ininterrompu, connectivité continue et consciences prétendument augmentées par les imaginaires de la mondialité… urbaine. On ne dira jamais assez que, dans le temps long de cette pensée de l’urbanisation, la mobilité a été imposée pour notre prétendue émancipation (en fait pour un asservissement productif), le divertissement pour nos apparentes humanités (en fait pour un assujettissement culturel) ou encore la connectivité pour nos propres potentialités (en fait pour le seul enrégimentement citoyenniste).

La recherche accélère donc dans sa propre roue de l’éternelle reproduction du capital, alors même que le régime passionnel de la métropole dont elle est friande nous rend tou·te·s totalement dépendant·e·s des dispositifs technico-économiques, dont les premiers sont justement ceux de l’industrie urbanistique, pour satisfaire aux fonctions vitales de se nourrir et de se loger, de s’aérer ou de « faire société »… ou simplement, en cette période obscure, de respirer. C’est le pharmakon de l’anthropocène. Voici les raisons économiques et culturelles de la passion de nombre de chercheur·e·s en sciences humaines et sociales pour la densité urbaine.

Prométhée en culotte courte

Plus étonnant maintenant, dans les milieux militants de la critique sociale et écologique, qui ont connu quant à eux en temps de confinement le printemps des tribunes, manifestes, appels et autres billets sur le monde d’après, nous observons quelques silences assourdissants.

Les militant·e·s ou la fascination politique et institutionnelle pour les grandes villes

Nous prendrons d’abord ici pour exemple la tribune publiée dans Le Monde le 19 mars 2020 sous le titre « Après le confinement, il nous faudra entrer en résistance climatique »6. Il s’agissait selon les signataires de différents courants de la gauche écologiste, des environnementalistes aux effondristes, d’ouvrir une perspective de justice sociale mondiale en divisant par six l’empreinte carbone moyenne d’un·e Français·e. Pour ce faire, il conviendrait de repenser sa manière de se déplacer et ne plus prendre l’avion, redécouvrir les transports doux et rouler moins de 2.000 km/an en voiture, développer la cuisine végétarienne et se nourrir d’aliments biologiques, locaux et de saison (avec de la viande maximum 2 fois/mois), ou encore réinterroger ses véritables besoins pour limiter les achats neufs au strict minimum. Tout ceci sans à aucun moment parler de concentrations urbaines ni même de processus globalisé de métropolisation.

Pourtant, concernant les déplacements en avion, les métropoles sont les hubs aéroportuaires internationaux, et ce notamment pour la touristification de leur desserte. En outre, ce sont des espaces où les distances domicile-travail et les temps de trajet automobiles sont les plus grands pour les classes populaires et les plus précaires. Groupes sociaux qui sont ainsi lentement mais surement évincés de centres métropolitains en voie rapide de gentrification. Concernant la troisième proposition, les métropoles constituent les milieux « écologiques » qui offrent le moins d’autonomie et de souveraineté alimentaires (3 jours étant la moyenne pour les 100 plus grandes agglomérations françaises). Enfin, que dire de la réduction attendue des achats neufs au profit du réusage lorsque ces villes-métropoles sont le lit de la machine à désirs, qu’elles imposent au plus grand nombre la jouissance passive et son hubris, interdisant par là même toute (auto)limitation du fait des stimulations consuméristes omniprésentes.

Les exemples comme celui-ci abondent. Dans l’un des derniers textes en date, intitulé « Il est temps de ne pas reprendre » et porté par l’Atelier d’Ecologie Politique de Toulouse, voici ce qui est préconisé pour justement ne pas reprendre : « Dix ans sans voyages à Bali ni croisières de luxe. Dix ans pour apprendre à préférer une tomate du jardin voisin à une entrecôte d’Argentine, une soirée jeu avec des amis à un week-end à New-York, un passage chez le cordonnier du coin à une livraison de baskets neuves par un livreur uberisé d’Amazon, ou les chants des oiseaux à une nuée de drones. ». Mais qu’est-ce qui rend possible de se rendre à Bali ? Les hubs aéroportuaires des villes-monde et des métropoles. Où entend-on les oiseaux ? Ailleurs que dans les grandes villes. Où fait-on pousser les tomates du jardin ? Attention, il y a un piège. Dans un jardin ! Et où sont-ils ? Pas dans les grandes villes. C’est sans fin. Entendez-vous encore les oiseaux chanter dans une ville ou seules les voitures résonnent ? Ne ressentez-vous pas un pincement au cœur quand vous voyez des arbres s’élever dans un mètre carré de terre ?…

En fait, tout au mieux trouvons-nous parfois la dénonciation de la métropolisation comme cause somme toute très secondaire de la situation dramatique du vivant sur terre. C’est le cas du manifeste de « Propositions pour un retour sur Terre », publié le 16 avril dans GoodPlanet Mag7, édité aux PUF en juin 2020. Il indique qu’il faut dégonfler les métropoles. Comment ? En rapprochant les lieux de résidence des espaces agricoles. Pourquoi ? Afin de réduire la dépense énergétique liée aux transports de personnes et de productions (circuits courts). Voilà ce que des écologistes voient dans la lutte contre la métropolisation, en 15ème position des 18 relatives à l’économie : une réduction des dépenses énergétiques. C’est certes important mais totalement insuffisant pour affronter la première des médiations fétichisées du capital : la grande ville.

Or, toujours selon ce manifeste, il conviendrait pour le dégonflement visé que les politiques de (ré)aménagement du territoire limitent à des fins écologiques les agglomérations à 300 000 habitant·e·s. D’où vient ce nombre ? Il emprunte à s’y méprendre aux écrits de Bairoch ou de Gottmann qui, dans les années 1960 et 1970, indiquaient que les avantages comparatifs des grandes agglomérations s’inversaient à partir de 300 000 à 500 000 habitants. C’était avant la conscience de la crise totale du vivant. Ce nombre est aussi celui des marronniers de l’été qui, sans discontinuer depuis près de 20 ans, classent chaque année internationalement « Les villes où il ferait bon vivre ». On n’ose croire que la militance écologique emprunte au marketing territorial pour fonder le monde d’après.

Ainsi donc, mais certes avec moins d’acuité que dans les mondes académiques, la grosseur métropolitaine ne semble toujours pas être le problème, ou alors de manière très parcellaire. Ceci fait d’ailleurs écho à quelques écrits récents qui, bien que se disant engagés, peinent toujours à prendre clairement position sur la « juste » taille urbaine pour le moment écologique dramatique que nous traversons8. Or, c’est bien de juste taille dont il s’agit9, celle écologiquement viable mais ce jour totalement impensable dans la grosseur urbaine requise par l’ordre marchand. D’ailleurs, par le temps long de l’histoire, l’anthropologie  et l’archéologie s’accordent sur d’autres échelles pertinentes, bien plus réduites.

Selon les ressources et formes écologiques de vie, selon les expériences démocratiques des lieux, la taille requise va de quelques centaines de personnes à, tout au plus, 5 000 à 10 000 habitants.

Mais, ces groupes avaient pour eux d’être plus décentralisés et donc autonomes. Plus près de nous, c’est ce qu’enseigne le mouvement des « Villes en transition » lorsqu’il s’agit de penser les solutions écologiques par l’autonomie.

Par ce problème finalement double, celui de la démesure écologique de la métropolisation du monde, nous avons affaire à une autre fascination. Celle-ci est moins d’accointance économique et culturelle comme constatée dans les paroles académiques, et finalement bien plus d’essence autrement politique. Il s’agit d’une fascination pour une autre grosseur elle-même très urbaine : celle des institutions, dorénavant territoriales, comme masse requise pour la puissance de la transformation. Par-delà les critiques adressées au capitalisme et/ou au productivisme urbains, certaines pensées téléologiques de gauche sont en fait directement étalonnées sur la production et la gestion urbaines.

Comme pour les prétendues vertus de « diversité », « altérité » et « urbanité » des villes dans les mondes académiques, chez les militant·e·s, la lutte ne trouverait espoir, là aussi selon quelques traditions très urbaines, que dans les rapports de force avec les institutions de la grande ville. Selon une dialectique propre au capitalisme industriel et urbain (cf. les travaux d’Andy Merrifield sur Benjamin, Lefebvre, Debord ou encore Harvey10), la ville, la grande, est non seulement concentration des oppressions productives, mais dès lors aussi le lieu premier de la colère sociale et, par sa propre organisation collective, le siège des formes prétendument les plus efficaces de politisation de classe ainsi que d’organisation instituante de la force révolutionnaire. Et c’est ainsi que la ville est encore très souvent parée de tous les mérites d’émancipation politique. Il s’agirait d’en cultiver la permanence en niant les effets de taille : faire accueil et hospitalité par la masse et l’anonymat procuré, faire subjectivité et socialisation par la densité, faire communauté et solidarité par la proximité.

De telles pensées mettent de côté le fait que les dispositifs institutionnels qui sont derrière les méga-machines urbaines ont, particulièrement à l’ère thermo-industrielle, très directement participé du drame écologique par l’attractivité recherchée. Ces institutions sont à ce jour l’opérateur biopolitique premier – le pouvoir sur la vie – de toutes les normations et conformations contre-écologiques nécessaires aux densités visées, et, dans le même temps bien sûr, de toutes les délégations aux techniques de notre propre assujettissement (production agro-alimentaire, matériaux de construction, services techniques…) et de notre propre subordination symbolique (innovations scientifiques, création artistique, grands médias régulés, esthétiques de la modernité…). L’accueil et l’hospitalité ne sont devenus que des ersatz. L’anonymat et la socialisation des pansements. La solidarité et le faire communauté des billevesées. Et ceci ne date pas d’hier. Si dès le début du XXème siècle, Georg Simmel faisait de la grande ville le théâtre de rencontres, de combats et de conflits ininterrompus à partir desquels l’habitant affirmait sa différence, il indiquait également sa perte de pouvoir d’agir par son aliénation dans la masse11.

Cagacemento, Nemo’s, Milan, 2010

Voici alors éclairé l’angle-mort des cultures, urbaines, de la gauche plus ou moins écologiste. Une culture très institutionnaliste du faire politique prévaut, que ce soit pour réarmer les dispositifs existants en vue de la transformation recherchée, ou y substituer d’autres, qui seraient garants de nouveaux biens d’intérêts communs. Avec le plus souvent l’Etat en gage de conquête et les grandes villes en terrains de praxis politiques. Ce mantra du faire masse se retrouve même chez les penseurs radicaux très en vogue12. Mais, qui fait communauté politique à 300 000, 500 000 ou 1 million d’habitant·e·s ? Il n’est en fait aucunement question de destitution des cadres politiques des villes métropolisées alors même que leurs institutions sont le levier le plus massif des visées du capital.

Voilà alors dans le même mouvement éclairé l’impensé et surtout l’impensable de telles croyances politiques pour la grosseur des institutions : une dénégation de la dépossession politique par la métropolisation, particulièrement par toutes les chaînes subjectives du biopouvoir qu’elle a créées en chacun·e de nous ; et dès lors un déni du rôle et de la responsabilité de tou·te·s dans le fait même de vivre dans de telles réalités spatiales anti-écologiques du capital. Nous ne sommes pas loin de ce que nous avons pointé dans les responsabilités académiques, alors même que « La dignité consiste à refuser-et-créer : refuser de fabriquer le capitalisme et créer un autre monde »13. Car « On ne combat pas l’aliénation par des moyens aliénés » (Film La dialectique peut-elle casser des briques ?, René Viénet).

Ainsi donc, la majorité des pensées de ce jour demeurent fascinées par la grosseur de la ville, et ce pour des raisons à la fois culturelles, chez les chercheur·e·s, et institutionnelles, chez les militant·e·s. Or, par cette fascination, chacun·e a docilement troqué dans les surdensités sa puissance d’agir contre les commodités et les marchandises, leurs facilités d’usage et règles d’opulence, leurs imaginaires de la réalisation personnelle par la performance et, croit-on, notre salut éternel14. Aussi conviendrait-il de commencer par ne plus répondre aux sirènes économiques et politiques de l’agglomération dans les métropoles, ainsi que dans leur réplication à toutes les grandes villes (ainsi qu’à nombre de villes moyennes). Il conviendrait de desserrer les chaînes comportementales qui ont simultanément pour creuset et icône les villes-monde et la métropolisation globale, et plus encore desserrer l’étau d’une pensée qui y voit par l’institution la solution alors même qu’elle étend ces chaînes à toutes nos actions par la densité.

Bref, cesser d’être les agents plus ou moins involontaires de la méga-machine, en retrouvant de la puissance d’agir, celle non plus de faire masse contre le vivant en affrontant le capitalisme d’Etat mais de faire corps avec le vivant en s’autonomisant.

Et, si, plus que d’émancipation, la visée première du marxisme est l’effondrement du système capitaliste, alors il y a lieu, en ces temps écologiques troublés, de prendre au sérieux l’hypothèse transformatrice de l’autonomie par une écologie de la « juste » taille, décente écologiquement et pertinente politiquement. En fait, la seule possibilité de s’affranchir de cette démesure des pratiques embarquées est de nourrir une pensée de la mesure, et ce par le minimalisme et l’auto-limitation, et plus encore par l’autonomie d’action, qui requièrent pour leur propre réalisation de reconsidérer nos propres besoins… de vie et dès lors les liens qui nous unissent aux milieux… de vie15. Puisqu’il s’agirait un peu de tempérer les comportements à des fins de ménagement du vivant, de ralentir pour reprendre le souffle des existences, limiter le suffisant16, par des outils conviviaux (autonomisant)17, est le moyen premier de désaliénation en ne dépendant plus des dispositifs des biopouvoirs techno-urbanistiques. Là serait le moyen de remiser les valeurs métropolitaines qui en sont le creuset. Et pour ce faire conviendrait-il de commencer par critiquer un peu plus vertement la métropolisation et ce d’abord par les formes (biopolitiques) de vie instituées en chacun·e. Car, entre demeure et démesure, il n’y a qu’un « s », celui de notre propre survie.

« Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. »

Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984

Guillaume Faburel



  1. ONU Habitat

  2. Déclaration d’Ibrahim Thiaw, secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, le 27 mars 2020 à l’occasion d’une réunion du Groupe de travail intergouvernemental sur la sécheresse.

  3. En 2016 avec Mathilde Girault, « La fin des villes. Reprise de l’action. Alternatives citoyennes et habitantes à la métropolisation et à ses méga-régions », Carnets de la décroissance, Editions Aderoc ; en 2018 (rééd. Poche, 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin ; en 2020, Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine, Le passager clandestin.

  4. Manuel Castells, 1972, La question urbaine,. Paris, François Maspero, p.111.

  5. Jean-Pierre Garnier et Denis Goldschmidt, 1978, La comédie urbaine, Maspero, p. 176

  6. https://reporterre.net/Resistance-climatique-c-est-le-moment

  7. https://www.goodplanet.info/2020/04/16/propositions-pour-un-retour-sur-terre/

  8. Thierry Paquot, 2020, Mesures et démesure des villes, CNRS Editions.

  9. Olivier Rey, 2014, Une question de taille, Paris, Stock.

  10. Andy Merrifield 2019(2002), Métromarxisme. Un conte marxiste de la ville, Genève, Editions Entremonde.

  11. Georg Simmel 2013 (1903), « Métropoles et mentalité », in Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, Payot.

  12. David Harvey, 2015, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Paris, Éditions Buchet/Chastel.

  13. John Holloway, 2016, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, Montreuil, Libertalia, p. 93.

  14. Conseil nocturne, 2019, Habiter contre la métropole, Paris, Editions Divergences.

  15. Renaud Garcia, 2018, Le sens des limites. Contre l’abstraction capitaliste, Les éditions l’Echappée.

  16. André Gorz 2019 (1994), Eloge du suffisant, PUF.

  17. Ivan Illich, 1973, Énergie et équité, Paris, Seuil.

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