Le chemin de Garelle et les dehors du confinement

Photo : Art de Rennes

Alors que le confinement nous a imposé une pause du corps, l’esprit a pu vagabonder à son aise sur les chemins de Garelle. C’est ce que propose Jean-Baptiste Vidalou, lors d’une promenade réflexive, durant laquelle il nous invite à nous questionner sur les cadres oppressifs des normes sociales et des politiques en place, en ces temps où tout s’arrête pour que finalement, croient-ils, rien de ne change. Des corps en politique ?  


Le chemin de Garelle monte raide depuis le centre bourg vers Montcamp et Le Rial. Déjà les dernières villas des lotissements sont derrière nous. Le dernier tronçon de béton fraîchement refait laisse la place au chemin de terre et sa caillasse qui roule sous les semelles. Garèl en Occitan ça veut dire « boiteux », « bigarré », « détraqué ». On comprend direct : c’est le chemin tortueux qui quitte le village, avec sa place de l’Eglise, sa rue Droite, pour entrer dans le chaos des champs et des forêts. Le chemin de Garelle, c’est celui qui fait trébucher.

Avec Lucia nous dégustons chaque seconde. C’est un bonheur pour les pieds. Vraiment.

Parait-il qu’à force de nous transporter sur des espaces toujours plus lisses et homogènes nous avons perdus la sensation de la marche elle-même, avec ses appuis francs, ses déséquilibres toniques et les aspérités du sol… ce qui est très dommageable pour nos chevilles de civilisés.

En cette fin avril, les haies sauvages vrombissent d’abeilles : cognassier, pruniers, aubépine, bruyère arborescente, forment une allée fleurie que les jardins « à la française » ne peuvent qu’imiter. S’arrêter n’est pas un luxe. Faut vraiment voir ça, et surtout écouter. Les mouvements des insectes ont pris toute la place. Mais surtout les oiseaux s’en donnent à cœur joie. Ça chante et gazouille de partout.

Sans vouloir casser cette polyphonie sauvage, Lucia lâche ce qui lui passe par la tête. Elle s’est arrêtée pour scruter de près une fleur d’aubépine que butine consciencieusement une abeille.

– C’est quand même dingue cette histoire de confinement, tu trouves pas Ulisses !? On est là à crapahuter tranquilles dans les bois, et on a pourtant la salle impression d’enfreindre on ne sait quelle loi…

– Moi aussi ça me fait bizarre, comme si on avait chouré des trucs, qu’on faisait le mur, ou je ne sais quoi. T’imagines qu’y en a qui se sont pris des prunes de 130 balles pour s’être balader en forêt !! C’est du délire. Sans parler des flics qui surveillent les gens à la jumelle dans les parcs naturels ou avec des drones. L’autre soir, avant que commence cette affaire de covid19, je regardais un épisode de Black Mirror. Mais là c’est plus de la dystopie, c’est putain de réel.

– Les humains sont en train de se terrer dans leurs cocons tapissés d’écrans. En mode techno-grégaire. Je te le dis Ulisses, pour moi c’est pas le progrès, c’est l’âge des cavernes, en plus smart. Et pourtant tu sais que je suis pas très « retour à la bougie »…

– Je sais, je sais, en tout cas je pense qu’on a tout de même de la chance de se taper le confinement en habitant ici. T’imagines ceux qui doivent se claquemurer dans leur appart. Avec comme seule sortie le super U ou le parc d’à côté, si il est ouvert…

– Ouais, c’est sûr, on est des privilégiés. N’empêche, les parigos, ils vont bientôt débarquer en nombre pour s’acheter une baraque « à la campagne », histoire de prévoir la prochaine crise. Tu m’étonnes que les prix commencent déjà à grimper. Tout d’un coup les « périphéries » intéressent autrement qu’en objet d’étude sociologique. C’est de la survie. C’est pas étonnant que les théories sur la collapse ont le vent en poupe dans les milieux de gauche alterno et chez les réac. Pour ceux qui peuvent se le payer, vaut mieux venir ici cultiver un bout de jardin, d’être un peu à l’aise, plutôt que de se retrouver avec un gosse dans un 3 pièces le jour où ça va reconfiner ou pire encore…

– Ben oui, de toute façon ils feraient quoi si les supermarchés se retrouvent à sec, sans approvisionnement ? D’ailleurs vaudrait mieux prévoir ça avant, être « résilients » comme ils disent, et organiser des formes de solidarité de base, surtout au niveau alimentaire. Pour pas que ça finisse dans une guerre de tous contre tous, type scénario « Effondrement » sur Canal. Tu l’as vue cette série ?

– Non ! Par contre j’ai pas mal bouquiné Servigne et compagnie, ça me suffit ! Alors résilience, résilience, est-ce que j’ai une gueule de résilience…

J’éclate de rire, j’adore quand elle tacle comme ça, sans prévenir.

-Allez viens, on continue Ulisses, c’est que le début de la ballade. J’ai envie de te montrer un truc là-haut.

Nous laissons à notre gauche une ferme retapée, dont les bancs en plastique et l’herbe rase prouvent toute « l’utilité » des lieux. Sans doute des retraités du coin qui viennent passer quelques jours de vacances avec les enfants et les petits enfants. Ils ont eu le bon sens de ne pas poser des grilles partout et seules les clématites protègent l’entrée du soleil du sud. Pas de caméras de surveillance ici.

En tout cas, cela nous fait un bien fou de sortir. De s’extraire toute l’après-midi des rituels quotidiens de la maison et surtout de sortir des injonctions à respecter à la lettre les « mesures d’exception sanitaires». Ici, à l’orée du bois, le chemin s’enfonce franchement dans le front de chênes blancs. Et leur « distanciation », on s’en fout.

C’est avec cette civilisation qu’on a franchement envie de prendre ses distances.

Je pense aux copains et copines de la Maison Commune du village d’à côté. Ils font gaffe à l’hygiène, prennent soin de leurs anciens, mais ils continuent quand même de se faire des bonnes bouffes ensemble et ça c’est trop bien. Au moins il y a là une autre socialité, un bien vivre qui se dessinait déjà avant, et continue à être opératif. C’est la base de l’organisation politique. Paraît que Jacme, l’apiculteur du groupe a confectionné du gel hydroalcoolique pour toute la bande. Et ils se blindent de propolis pour l’immunité. Je me dis qu’il faudrait quand même qu’on y passe, tant pis pour les interdictions !! J’ai envie de voir les camarades. Cette solitude sociale forcée commence à me courir sur les nerfs.

En contrebas, à l’habituel transit routier de la départementale Albi-Millau ne subsiste que quelques véhicules qui vont et viennent, par grappes inégales de deux ou trois, puis rien. Pendant cinq minutes, c’est le calme plat. Le flux est erratique. Cela fait plus d’un mois, mais ça nous semble tellement « normal » cette « a-normalité ». Déjà, les éditorialistes de pacotille s’échinent à trouver la ritournelle du « monde d’après » la pandémie. Comme pour conjurer, ici et maintenant, toute alternative au système en train de ravager la planète. Mais en ce moment précis, avec Lucia, là au milieu des arbres, sur le sentier en ornière, toute cette logorrhée politico-médiatique nous semble clairement ennemie, de fait HOSTILE. Les chiffres de contaminés et de morts défilent jour après jour sur les écrans. Avec les courbes, les pics, les battements de ce grand corps abstrait et malade. Malade d’abstraction ? Mine de rien, une autre conception de la santé nous motive moi et Lucia. Une santé bien réelle, gagnée sur les chemins, dehors. Depuis le début de nos ballades quotidiennes en forêt, nos corps ne veulent plus jouer le jeu du décorum sécuritaire. Et on est pas les seuls…

Alors je ne sais pas si c’est la situation générale ou cette entrée en forêt qui a fait que cette évidence est apparue aussi nette. Un ami disait « Le réel est ce qui résiste ». Et ben oui, là tout de suite, cela me semble très juste. Les bruits de ces bois, les odeurs de ces champs, la sensation viscérale que la vie est LÀ, dans cette multitude vibrante, ce réseau vital. Les flaques d’eau, les pierres, les sentes des animaux font immédiatement sens pour moi : elles sont le tissu d’un territoire qui échappe à la carte du pouvoir.

Photo : Jean-Baptiste Vidalou

Nos « attestations numériques », nos passes droit pour circuler, n’ont pas leur place ici, ils sont même indécents. Et les trop polies formulations « Voilà monsieur l’agent … Merci monsieur l’agent» apparaissent, avec un peu de recul, de véritables mensonges. Non, non en fait je te déteste, je déteste l’ordre que tu représentes, je déteste ta fonction, car je déteste ce système que tu protèges, cette saloperie de « business as usual » qui nous fait mourir à petit feu. Apparemment monsieur, nous ne sommes pas dans le même bateau.

Faire sens, faire sente. Voilà le ba-ba de cette santé physique et mentale auquel nous nous adonnons humblement, chaque après-midi, en ces temps de confinement. Pour ne pas perdre le fil, pour ne pas perdre l’écheveau de nos liens au monde. « Restez chez vous » ou plutôt « Quittez le navire» ?  Si les non-humains de cette planète ne s’en portent que mieux depuis le ralentissement drastique de l’économie, sans doute l’expérience demande d’être poussée nettement plus loin si l’on veut qu’une cohabitation soit possible. Il faut passer à la vitesse supérieure. « Triez vos déchets » ou « Sabotez un pipeline » ? Ce radical arrêt de monde n’est qu’un début. C’est ce que peut remarquer n’importe quel quidam, le vacarme de nos machines infernales masque depuis trop longtemps l’expression d’autant d’oiseaux dont on ne connaissait même pas l’existence, près de chez nous. Hier, je me suis extasié devant un champ de pâquerettes qui a poussé sur le terrain de foot municipal … C’est pas grand chose, mais ça donne la teneur d’un autre rapport au monde, plus sensible. Mais ça ne suffira pas. Paraît-il qu’à Standing Rock, dans la lutte contre le pipeline Dakota Access, ils ont fait le choix de s’attaquer directement aux infrastructures, mais « toujours avec des mains aimantes. » Peut-être une alliance des fleurs et des cocktail molotov…

Lucia s’arrête nette, elle veut boire ! Et quand quelqu’un qui a vécu plus de 20 ans au Moyen Orient vous dit qu’il a soif, vous lui faites confiance, c’est pas un caprice. Je commence à la connaître la nana. Je m’étonne juste qu’elle ne nous ai pas stoppé plus tôt. C’est vrai que ça tape pas mal, même à l’ombre on se croirait au mois de juillet. Et vu les rapports du GIEC c’est pas prêt de refroidir. Il faut dire que la montée nous a bien calmée, la sueur tache déjà mon t-shirt. Le flanc de colline est exposé à l’adret, plein sud, et cela se voit. La végétation se fait plus rabattue et épineuse, comme pour garder ses forces et se protéger. La roche de grès affleure là où les ruissellements ont l’habitude de tracer leur route, dévalant la pente lorsqu’il pleut à torrent. Ce n’est pas pour déplaire à Lucia qui y voit un petit bout de « désert », et lui rappelle son pays natal.

On s’assied sur un bout de rocher en plein cagnard, à mi-chemin entre les champs et la forêt plus haut. Elle lance impertinente :

-Tu savais que le mot « forêt » vient du latin foris qui signifie « ce qui est en dehors » ?

– J’avais lu ça quelque part aussi oui. On y est là, foris !

Carrément.

– Mais c’est plutôt paradoxal non !? Parce que dans nos sociétés la forêt a été domptée, c’est un spectacle. Pour les citadins en mal de nature ou pour les scènes de film. On veut la protéger mais en vrai on ne la connaît pas. Tu pourrais t’occuper de 15 hectares de forêt toi ?

– Pourquoi pas oui. Il suffit de se former Ulisses. Il y a des gens super qui font des formations pour les pros ou le tout public. Ils t’apprennent à gérer différemment la forêt, en respectant les cycles longs, les essences variées, le débardage animal. Rien à voir avec la sylviculture conventionnelle qui te coupe tout ça comme si c’était un champ de maïs.

– C’est vrai, ça fait un moment que les choses bougent de ce côté-là aussi. Pas étonnant que les livres et les films de Wohlleben ont un tel succès. Mais ils sont où les amoureux des arbres ? Je vois personne pour venir leur causer du wood wide web!!


– Ben quand même, on en croise de plus en plus sur le chemin depuis le début du confinement, même les ados y montent dans les bois plutôt que de rester québlo aux portables. Par contre je doute que les gens arrivent en masse pour se connecter aux racines des chênes, en mode Avatar. Et puis, c’est pas si mal d’ailleurs si on est seuls… conclue-t-elle, câline.

Tout autour de nous le panorama des avant causses s’étend jusqu’à l’horizon ouvert. On se l’était déjà dit l’autre jour avec Lucia. C’est vrai que cette année l’irisation verte qui pulse des nouvelles feuilles semble plus intense. Comme si le confinement et l’arrêt forcé des activités avait permis aux végétaux de se refaire une santé.

– Ce printemps-ci, c’est peut-être nous qui sommes plus sensibles à l’éclosion des choses, à leur apparaître, je tente en phénoménologue.

Lucia ne prend pas la balle au bond et déplace le terrain de notre petite causerie, elle a toujours été plus pragmatique.

– Sauf que c’est pas non plus la « nature sauvage » ici, tu as vu tous ces champs ? Il ne reste plus beaucoup de place pour la selva. Mais ça revient, ça revient, les espaces boisés sont plus importants qu’au début du 20e siècle. C’est ce qu’un gars de l’ONF disait en tout cas l’autre jour. Y avait que des pâtures ici, de la vigne, et les bleds étaient peuplés de gens qui bossaient la terre.

– Ça se voit aux terrasses en pierres sèches, elles se sont pas construites toutes seules, c’est évident. Mais c’est l’amnésie dans le pays. Les pépés sont plus là pour transmettre leurs savoirs et t’as vu leurs machines agricoles maintenant ? C’est des monstres qui ont défoncé toutes les murettes.

– Et puis faut dire que la campagne s’est dépeuplée, ça été l’hécatombe après 45. Sans parler du remembrement et de l’arrachage des haies pour agrandir les domaines! Tout ça pour les troupeaux de brebis laitière. Ils en font tout un blabla de leur fromage AOC, label agro pastoral, l’âme du terroir et patati et patata. N’empêche, c’est une industrie dégueulasse comme les autres et les types qui bossent là-dedans, on leur a pas demandé leur avis. Ni aux bêtes d’ailleurs, regroupées par centaines dans des troupeaux toujours plus grands. Sans parler du glypho qu’ils balancent en veux-tu en voilà. Tu sais ce qu’en pense Pacòmi…et dans le domaine agricole il est assez bon. Il dit qu’il faut retrouver des façons de faire en polyculture, à plus petite échelle, travailler en maraîchage sol vivant, faire du non labour, collecter l’eau…

On avait lâché notre petit laïus devant un auditoire imaginaire et en essayant d’analyser le paysage depuis les hauteurs. Mais là ça tape trop sur la caboche, et on n’était pas non plus venus ici pour jouer aux géographes. Faut tracer à travers la bartas avant de cuire sur place. Je m’apprête à ramasser le sac à dos lorsque je remarque des points noirs qui planent haut dans le ciel.

– Regarde Lucia, là, des vautours !!

– Ah, oui oui, je les vois !! Trop beaux !! Ils ont pas peur de faire des kilomètres. Ils sont combien ?

– 5 ou 6 je crois, attends… non il y en a 7. C’est l’idéal pour eux, avec ces flancs de collines gavés de soleil et les colonnes d’air chaud.

– Ouais, ils battent pas des ailes, ils se fatiguent même pas. Comment ils peuvent repérer leur bectance de si haut ? Une brebis malade dans un champ, un cadavre de blaireau…

– Tu sais quand même qu’on les nourrit dans les gorges du Tarn avec des brebis mortes?

– Ceux-là ont peut-être envie d’aventure, et de se démerder tout seuls, non !?

– Tu veux dire qu’ils en veulent plus de notre assistanat ? Allez on bouge ! Tu m’avais parlé d’un truc que tu voulais me montrer, j’attends toujours…

Les genêts offrent déjà leurs fleurs jaunes dans ce patchwork de textures, mi-terreuses mi-végétales. Le tableau donne dans les rouges-verts. J’adore ces passages dans la lecture du terrain où l’on sent que la végétation change imperceptiblement lorsqu’on bascule d’un versant à l’autre. Le chemin vire doucement en descente dans une châtaigneraie, puis longe la courbe de niveau vers l’ubac, comme on dit ici, le côté nord de la montagne. La fraîcheur se ressent de suite. Déjà les arbres filent plus haut et plus droit, signe que là ils trouvent assez d’eau pour porter leur cimes au-delà des 5 mètres. Il y a même des fayards, qui parsèment les bois au milieu des buis malheureusement morts du fait des attaques répétées de la pyrale. La flotte est partout. On le voit, on le sent à cette odeur de litière forestière humide si agréable. Ici il n’y a pas qu’une seule essence d’arbres plantés, pin ou douglas. La forêt a été laissée à son bon vouloir depuis un sacré moment. Et s’est étoffée de tout un panel de nuances sylvestres : châtaigniers, ormes, hêtres, trembles, chênes, érables, pins, bouleaux. Sans doute parce qu’il est assez difficile de venir exploiter ces versants lovés dans le cirque gréseux assez abrupte. Ou que les anciens n’ignoraient pas que c’est une réserve d’eau importante pour les champs en contre-bas et une protection contre l’érosion. Ou qu’il y a ici de très bons spot pour les champignons. Va savoir.

En tout cas, ce qui est sûr, c’est que si la forêt n’a pas besoin des hommes pour vivre, par contre eux ont toujours fait appel à ses services, et fournis gratos !

En continuant de marcher dans ce havre de fraîcheur Lucia et moi semblons absorbés dans nos pensées. L’étroit chemin ne permet pas de marcher de front et nous nous suivons donc de près. Nous n’avons encore rencontré personne. Je m’en doutais. Y a pas de panneaux en plexi dans les forêts, c’est sûr, ni de flacons de gel à l’entrée. « Veuillez-vous laver les mains avant de vous servir ». Les gens flippent de sortir, pourtant quoi de plus sain que l’oxygène de la forêt ? Rien à voir avec l’air recyclé des TGV ou des avions. De toute façon, ces machins nuisibles, il n’y en a plus. En tout cas jusqu’à nouvel ordre. J’ai entendu qu’il y a même des types qui payent des fortunes pour venir prendre, l’espace d’un jour ou d’un week-end, des « bains de forêt » accompagnés d’un coach !! Mais ça, c’était avant le covid19 j’imagine. Je me dis que Thoreau doit se retourner dans sa tombe. Ou alors ces cadres sup’ en burn out sont peut-être les nouveaux Walden de notre civilisation à l’agonie… 

Heureusement que Lucia, qui cavale devant, me sort de mes pensées cyniques. Sur un replat où nous ralentissons la marche, à cause d’une flaque boueuse ravissante, elle me demande avec ce ton d’enfant impatient qu’elle sait prendre parfois.

Tu te souviens Ulisses, ce qu’avait écrit Diana sur la déforestation et l’apparition de la pandémie ?

– Oui, c’est un chouette article, un des premiers je crois à avoir parler de « l’effet boomerang ».

Elle a interrogé des épidémiologistes sur la question des pandémies et de nos interactions avec les écosystèmes. Ils en viennent tous, plus ou moins, à la même conclusion : si on continue comme ça à raser des forêts à tour de bras, des épidémies comme celle du coronavirus vont se répéter.

D’accord, mais je vois pas le lien direct avec ce qui s’est passé sur un marché d’animaux sauvages dans la mégapole de Wuhan.

– Ce que Diana dit, c’est que ces virus ne sont pas des agents pathogènes en soi. Intégrés dans leur écosystème ils jouent leur rôle. Comme pour nous d’ailleurs. Nos corps sont des écosystèmes. Ils hébergent une quantité dingue de bactéries et de virus. Mais lorsque des industriels déboulent pour exterminer ces espaces en équilibre fragile, ça réveille massivement des cycles de vie naturels de microbes ou de virus qui existaient là depuis des lustres. Et là, ils deviennent de vrais tueurs lorsqu’ils nous rencontre.

Lucia marche au pas, on doit enjamber un énorme tronc couché en travers du chemin. Deviser comme ça en se baladant c’est pas toujours facile, faut choisir entre l’oxygène que tu inspires et les paroles que tu expulses. Lucia semble manier les deux sans difficulté. Elle renchérit sur les causes de la pandémie.

– C’est la chauve-souris qui est l’hôte de ce virus, ainsi que le pangolin, et une fois leur milieu détruit les pauvres bestioles se retrouvent en contact direct avec les populations des zones péri-urbaines. Le marché de Wuhan n’est en fait pas « l’origine », c’est un maillon de la chaîne de prédation industrielle.

– C’est évident que le virus ne se serait pas propager à une telle vitesse et aussi globalement s’il ne s’était greffé aux infrastructures de transport international. C’est comme ça qu’il est arrivé sans doute pour la première fois dans les régions industrielles d’Italie. Y en a même qui parlent de « métropandémies »…

– C’est comme on disait tout à l’heure, avec la monoculture d’arbres. Plus t’as des espaces standardisés, plus ces espaces peuvent être les vecteurs d’agents pathogènes. Comme dans les élevages gigantesques, décimés par la grippe aviaire et la peste porcine. Industrie de merde !


Alors qu’on discute sec, le chemin commence à descendre et Lucia me fait comprendre qu’on arrive bientôt à l’endroit qu’elle trépignait tant de me montrer.

-Allez Ulisses, tu viens, on est presque là, tu vois cet espace dégagé avec quelques pins maritimes ? Tu vas voir c’est magique !

L’endroit a quelque chose en effet de très spécial, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce qu’à force de causer nous sommes passé de l’autre côté du cirque et que l’adret s’étale à nouveau, aussi sec qu’une garrigue. C’est une fois de plus l’inversion des pôles. Un petit désert dans une immensité d’oasis. Des ravines de rougier apparaissent entre les genets, le thym thymol, les cistes et le chèvrefeuille. Cette terre ocre rouge détonne au milieu de l’écrin verdoyant que nous venons de traverser. C’est comme une cascade de cailloux sablonneux qui s’étalent doucement le long de la pente érodée. On pourrait faire tout un cours de géologie ici. Ou de botanique. Diverses sentes trament le tapis vert mauve des bruyères et il n’est plus si clair où passe le chemin des hommes et celui des animaux. On prend une trace qui nous invite, un peu plus marquée que les autres qui se faufile entre sabel plus ou moins tendre et arbustes rampants. Le monticule de roche se fait tout à coup plus plat et de magnifiques pins tortueux se tiennent là comme des bonzes, gardiens zen de la montagne. Ça y est. On est sur site. Je ne les aurais pas remarquées depuis le chemin en contre-bas si nous n’avions pas choisi d’emprunter cette sente qui fleurait bon les intuitions de Lucia. Taillées à même le socle rocheux de grès : 3 tombes. Côte à côte. A ciel ouvert. Sans hésitation Lucia se couche de tout son long dans la plus grande des tombes.

Photo : Jean-Baptiste Vidalou

C’est génial, on est trop bien dedans, on se sent protégé. Essayes !

– C’est fou, on voit les traces d’outils de taille dans la pierre. Elles ont exactement la forme du corps.

– Oui et regardes, y a une plus petite à côté, pour un enfant…

– Ça devrait être une famille : père, mère et rejeton.

– Et y en à d’autres là-bas, c’est des tombes Wisigoths du Ve siècle !

– Dingue ! Ils devaient être bien là … moi aussi je veux qu’on m’enterre dans un lieu comme ça, c’est vrai que c’est magique.

– Ouais et le soleil toute la journée, et la vue, seuls dans les bois… bien mieux que le cimetière derrière l’église.

– Nous, on laisse crever nos vieux enfermés tout seuls dans leur chambre d’Ehpad. La façon Wisigoth me semble moins barbare…

Nous restons là un moment à rien dire, histoire de profiter de l’ambiance. La roche grise est chaude à souhait. Ça sent bon les aiguilles de pins grillées au soleil. Pas besoin de lui faire remarquer, je sais que Lucia adore cette odeur. C’est l’effet « madeleine de Proust ». Son air de satisfaction enfantine le montre ostensiblement.

Y a pas à dire, les Wisigoths ont choisi LE lieu pour leur morts. Je vais voir un peu autour, et en effet, je vois au moins 4 autres tombes elles aussi creusées dans le roc, selon la même disposition. Le promontoire est parfaitement choisi. En contre-bas, on voit déjà le village et son église. Et dernière nous le cirque forestier qui s’étale de toute sa splendeur. D’autres tombes doivent bien pouvoir se trouver. Elles sont sans doute comblées de terre et de racines.

Je reste un instant à l’aplomb de la saillie. Difficile d’imaginer comment était le paysage, les villes, les villages, l’organisation politique, les rituels, quand les Wisigoths ont débarqué ici. Je sais pas si c’était déjà la débâcle de l’Empire romain.

Alors que je reviens vers Lucia, qui est toujours couchée dans une des tombes et prend un bon bain de soleil, je romps son repos.

– Tu étais venue avec moi sur le site de la Graufesenque à Millau ? Tu sais, c’est là où les archéologues ont retrouvé une proto usine de céramique qui date de l’Empire romain au Ier siècle.

– Non je vois pas, y a quoi là-bas ? Des restes de four ?

– Oui, apparemment c’était un carrefour de la vaisselle en céramique qui était acheminée jusqu’en Syrie, en Grèce, partout. Il s’y fabriquait en masse une céramique sigillée, vernie, très appréciée des clients de tout l’Empire. La poterie était standardisée pour pouvoir être empilée l’une dans l’autre et donc gagner de la place dans le transport.

– C’était déjà de l’économie mondiale.

– Complètement. Et surtout ils avaient besoin de quantité pharaoniques de bois pour la chauffe des fours à poterie. Ils ont donc flingué les forêts du causse pour fabriquer de manière industrielle cette vaisselle.

– Et pourquoi tu me dis ça ?

– Ben, je me disais, mais c’est qu’une hypothèse, qu’on peut faire la comparaison entre cette période de l’empire romain et la nôtre.


– T’inquiètes, y a plein d’historiens de l’effondrement des grandes puissances qui l’ont déjà faite cette comparaison…

– Ouais mais là on y est, je veux dire c’est situé ! Je crois que plus les infrastructures d’un système sont étalées plus elles sont fragiles. Y a un mode de fonctionnement assez proche entre le commerce de la vaisselle standardisée à l’époque romaine et nos containers remplis de marchandises aujourd’hui. Je veux dire : c’est quand même attesté que ce coronavirus s’est propagé via les avions, et les voies de communication internationales. C’est le point faible du Léviathan.

– C’est vrai ! C’est ça ! En fait, la civilisation romaine était déjà urbanisée et interconnectée, « toutes les routes mènent à Rome », comme dit le proverbe non !? Et puis, y a qu’à voir les aqueducs, les thermes qui ont été construites partout selon la même architecture, les mêmes règles. Jusqu’au Moyen Orient. Il y a même une ville sur les bords de la Méditerranée, en Israël, qui porte le nom de Césaria.

– J’ai lu un historien américain, Harper, qui explique comment les microbes ont participé à la chute de Rome. Faut imaginer que toutes ces villes étaient de vraies nids à épidémie. Et aussi que les romains ont été des prédateurs féroces pour les campagnes. Ils ont coupé, brûlé les forêts. Eux aussi avaient leurs grands projets inutiles et imposés. Ils ont déplacé les rivières et asséché des lacs, construit des routes à travers des marais impénétrables. Mais ils se sont pris en pleine face le retour de bâton. En s’exposant à de nouveaux parasites, et en provoquant une cascade de désastres écologiques. Un peu comme aujourd’hui…


– Du coup, tu penses qu’un jour y aura des archéologues qui viendront fouiller nos containers rouillés, les ruines des entrepôts Amazon recouverts d’arbres pour essayer de comprendre les raisons de notre chute ? C’est un peu exagéré non !?

– J’en sais rien, je suis pas collapsologue non plus. Mais je me dis qu’on est en train de vivre la fin d’un monde, c’est sûr. Et plutôt le pourrissement des institutions, l’agonie des politiciens, la faillite d’une certaine idée du gouvernement. L’édifice craque de partout. Et ça c’est pas triste, c’est même très joyeux.

– En tout cas je crois pas que Macron s’en sorte aussi facilement dans cette affaire. Même s’il semble gérer en chef militaire la crise covid, il ne pourra pas éteindre longtemps les feux qui couvent encore. Y a eu quand même les GJ, y a eu les actions climats, les Zads, les grèves contre la réforme des retraites, et là plus rien au nom de « l’urgence sanitaire », comme en temps d’attaque terroriste. Les gens n’oublient pas. Non ça se peut pas, ça va répéter.

– Je crois aussi, les braises sont partout, et très fertiles.

– En attendant, les gosses sont tout seuls à la maison, faudrait peut-être qu’on redescende non ?

– Ouais carrément !! En plus y a une réunion tout à l’heure à la Maison Commune, histoire de prendre des nouvelles de tout le monde et de discuter des chantiers collectifs en standby.

– D’ac, on ira peut être tous ensemble alors, y a soirée galettes après. Et les garçons adorent ça. J’ai envie qu’ils voient un peu leurs copains aussi.

– On prendra au soir par le rougier, on sait jamais avec les contrôles de flics.

Avec son bon sens de l’orientation, Lucia décide par où revenir au bercail.

Allez, on descend jusqu’au chemin du Vieuzet et puis le champ en contre-bas, puis direct la rue du Pesquié. Y en a pour 1/4 d’heure si on traîne pas.

– Si tu veux, c’est parti !!

Jean-Baptiste Vidalou

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