Perspectives paysannes sur les luttes écologiques d’aujourd’hui

Alors que la ville apparaît comme l’épicentre des luttes et des revendications politiques, Mathilde Girault nous propose un décentrement. En passant par les périphéries et ses luttes paysannes, il s’agit de rendre visible non seulement des filiations et traditions mais aussi des modes d’action et de lutte qui s’émancipent des répertoires urbains d’action. Qu’en pensent les activistes des villes métropolisées ?  

OGM dans le monde en 2010 : hausse des cultures mais aussi de la contestation
Source : David et Carine Asher in Actu Environnement

Les premiers milieux militants que j’ai fréquentés s’inscrivent dans l’écologie sociale et la décroissance. Si je me reconnais dans leurs réflexions, mon engagement s’est toutefois souvent limité à quelques coups de main pour des actions militantes et une participation active aux débats. Suite à un déménagement dans un territoire rural, je me suis rapprochée des milieux paysans, partageant plus facilement leurs formes d’expression politique qui semblent contribuer à mon désir de cohérence entre mes valeurs et mes manières d’habiter. Si je me suis reconnue dans les causes de ces deux groupes, des points communs doivent exister, à quelques différences près qui ne sont pas sans expliquer des freins à l’engagement. Je propose ici de montrer, à grands traits, en quoi les luttes paysannes répondent de causes écologiques (leurs racines) et comment elles se différencient de certaines luttes écologiques (dessinant des branches distinctes) par leur rôle prégnant dans l’affirmation de formes-de-vie.

Pourquoi s’intéresser aux luttes paysannes ? Car les activités liées à la culture de la terre au sens large (maraîchage, élevage, sylviculture, polyculture…) ont connu les effets des politiques économiques néolibérales. Elles ont été soumises à des critères productivistes pour les aides financières (ex : Politique Agricole Commune) ou l’accès aux droits de mutuels (ex : surface ou chiffre d’affaire minimal). Elles ont subi la dérégulation du travail avec le recours à des emplois saisonniers, pour l’essentiel étrangers dans certains secteurs comme nous l’a rappelé la crise de la Covid-19. Elles ont été l’un des premiers laboratoires de transformation du vivant (OGM) et de sa régulation (calendrier de semences autorisées, puçage des animaux)… Au nom de la sécurité alimentaire qualitative (ex : traçabilité) et quantitative (stocks et approvisionnement mondial), les pratiques et cultures de la terre ont été très profondément modifiées par des normes et dispositifs de soutiens financiers. Cela justifie désormais le maintien de ce modèle au détriment de pratiques biologiques, permacoles, etc., jugées inaptes à « nourrir la planète ». La modernité a transformé la paysannerie (système d’organisation sociale, de transmission des savoirs…) en une économie agricole dont le fonctionnement répond d’une logique productiviste imposée.  

Ces transformations, initiées massivement il y a plus de 150 ans, sont intimement liées à la notion de Modernité (Bitoun et Dupont, 2016). En définissant une vision linéaire et progressive du Progrès, reposant sur des politiques de développement économique, la modernité induit une certaine représentation de la société humaine idéale, et surtout, dessine en filigrane les représentations de la nature, de la campagne… du sauvage. L’attention portée à la paysannerie et les représentations associées constituent un filtre réflexif de notre modernité ; autrement dit, les analyser nous permet de visualiser notre représentation des différentes composantes du monde ainsi que de développer une pensée critique sur les conséquences de cette représentation dans la structuration et l’organisation des sociétés humaines. Des critiques et des alternatives se sont construites en même temps que la modernisation, notamment en réponse aux préoccupations écologiques.

L’invisibilisation des luttes paysannes par notre civilisation urbaine

Lorsque nous parlons de paysannerie, il ne s’agit pas d’une vision nostalgique d’une réalité sociale finie (Mendras, 1967), mais d’un désir politique de construction sociale, relationnelle et écologique. La paysannerie répondrait aux quêtes de « sens » d’une certaine manière (Allens et Leclair, 2016) : en offrant une mise en cohérence de l’activité économique, des pratiques de culture de la terre et des animaux, un mode d’organisation sociale, des formes relationnelles, des modes de transmission des savoirs… Depuis les années 2008, le CNJA (Centre National des Jeunes Agriculteurs) et la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) revendiquent régulièrement le terme de paysans, ce qui nous renseigne sur les représentations sociales que charrie ce terme et son rôle social dans la légitimation aux yeux du reste de la société ; ce que l’on retrouve dans les sociétés anglo-saxones (peasantry) et hispanophones (campesinos).  

L’horizon moderne se pense comme la réalisation d’un partage entre Nature et Culture, se déclinant en différents couples comme universel / autochtone, civilisé / sauvage, mais aussi ville / campagne et urbain / rural. La ville, particulièrement grande, est pensée comme le lieu de réalisation de la modernité. Nous vivons actuellement dans une civilisation urbaine, plus précisément une aire anthropologique dont les représentations du monde sont fondées à partir de la ville : « partout, c’est la ville qui s’est imposée comme centre du monde, aux dépens du monde rural » (Berque, 2011, p. 54). Dans cette représentation hiérarchisée du monde, les terres cultivées sont pensées comme un entre-deux, « par rapport aux étendues sauvages (la forêt, la montagne, la mer, le désert) et par rapport aux villes. Elles sont un stade intermédiaire entre ces deux espaces, l’un plus naturel, l’autre plus artificiel ; l’un primitif, l’autre à la pointe de la civilisation. » (ibid., p. 51).

De telles représentations de ces espaces et de leurs activités s’étendent à leurs acteurs principaux. Si au XIXème siècle, on a opposé la pensée rationnelle et sociale à l’activité paysanne, notamment comme interprétation – par les penseurs Républicains de l’époque (comme Jules Ferry) – du vote rural (suffrage masculin) en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte puis du Second Empire, la figure paysanne est aujourd’hui davantage décrite par un attachement au local et un enracinement à la terre qui préfigureraient des modes de vie plutôt autarciques et des visions du territoire fermées voire égoïstes : « être pré-moderne à mi-chemin entre le « civilisé » et le « primitif » […] « L’homme du païs » apparaît dans cette perspective comme l’autochtone par excellence, enraciné à un territoire, attaché de manière primordiale à la terre (qu’il la possède ou non), profondément individualiste, et n’ayant pour dernier horizon que le clocher de sa paroisse ou l’orée du champ. » (Thivet, 2016, p.1). Karl Marx a notamment défendu l’idée que la dispersion spatiale rendait difficile de penser des intérêts collectifs dans les territoires ruraux, faisant fi des révoltes frumentaires et antifiscales de l’Ancien Régime (Noiriel, 2018), des pratiques collectives peuplant ces espaces (communaux, grands travaux agricoles…) ou leur assise ouvrière notamment par la polyculture.

Les pratiques de la terre et leurs auteurs sont relégués à une rationalité individualiste ou, du moins, localiste, c’est-à-dire réduits en termes de portée à la transformation sociale et de nombre de personnes concernées.

Ces représentations ont pour conséquence la forclusion du monde paysan, c’est-à-dire sa relégation en marges des activités politiques mais aussi des contours de ce que nous comprenons comme « politique » (des enjeux de vie collective ou d’intérêts partagés).  Le politique est associé à la cité (civis, donnant le mot citoyenneté) puis à l’urbain. La démocratie participative n’échappe pas à cet écueil, proposant des dispositifs pensés pour la ville (ex : conseil de quartier)  et posant la « citoyenneté urbaine » comme modèle de l’expérience politique habitante . Privées du politique, les « campagnes » deviennent le lieu de l’oisiveté et d’observation des urbains, à l’inverse de l’appellation « rural » qui désigne la vision ordinaire d’un espace qualifié essentiellement par la pratique de la terre qu’il rend possible. 

Quelques exceptions : engagement professionnel pour l’agriculture productiviste et luttes internationalistes  

Pourtant si, les agriculteurs sont bien politisés. Ils vont même manifester à Paris avec leurs tracteurs en bloquant le périphérique… En effet, nous avons tous en tête ces images spectaculaires d’actions militantes : déverser du lait, déposer des pommes, épandre du fumier… Soulignons d’abord que ces actions coups de poing viennent corroborer les représentations de « primitifs de la révolte » dont les actions sporadiques, évanescentes et violentes sont assez éloignées de l’activité politique ordinaire (Hobsbawm, 2012).

Photo : DOMINIQUE FAGET / AFP

De plus, avez-vous déjà regardé ces fameux tracteurs ? Ils sont plutôt récents, imposants et de marque « haute gamme », assez loin des capacités économiques d’une part importante des agriculteurs et paysans. Nul cynisme, mais quels intérêts viennent-ils défendre, selon vous ? Ces actions mettent l’accent sur les enjeux de la productivité et des débouchés pour les produits agricoles, dévoilant ainsi l’ancrage (forcé le plus souvent) d’une partie de la profession dans une logique d’abondance et de croissance, avec ses conséquences connues : investissements de mécanisation et alors endettement, intensification des récoltes et alors usage d’engrais et de pesticides, expansion de ses capacités d’exploitation (plus de terre et/ou d’animaux) et alors épuisement physique ou précarisation des emplois agricoles. Nous le voyons, la productivité ne se confond pas avec la rentabilité économique et la pérennité socio-psychologique de l’activité, comme nous le rappellent les micro-fermes (ex : Bec Hellouin).

Ces engagements relèvent donc de la défense des conditions de travail ou de leurs intérêts économiques dans un système productiviste qui s’est révélé destructeur des écosystèmes et peu soucieux des seuils de renouvellement des ressources.

Cette logique productiviste n’est pas le seul apanage des sociétés capitalistes, car la paysannerie révolutionnaire, notamment en Amérique latine, a été pensée selon une logique productiviste par les outils techniques de culture, les plans de gestion administrative ou le remembrement foncier, tout en reposant, certes, sur une collectivisation des moyens de production.

La seconde exception à la forclusion agricole et paysanne est très différente mais non moins effective. Elle renvoie aux revendications internationalistes d’une résistance voire révolution paysanne aux politiques néo-libérales. Les luttes alter-mondialistes ont cherché à réguler les effets de la mondialisation alimentaire (ex : traité TAFTA). Le milieu paysan a activement contribué depuis les années 70 à la diffusion des pensées alter-mondialistes en France (Deléage, 2005), se construisant autour de l’image de la lutte du Larzac puis les actions liées de fauchage des OGM et de démantèlement du MacDo de Millau (Martin, 2005).

Ces luttes s’inscrivent aussi dans la défense d’une solidarité internationale paysanne, célébrée le 17 avril depuis 1996 et organisée autour d’un projet d’« internationale paysanne » créé en 1993 (Via Campesina). Cela traduit une forme de proximité entre les luttes alter-mondialistes et l’idéologie marxiste ; les luttes paysannes se construisent à partir d’une grille analytique des classes et, inversement, les études marxistes se sont saisies de la paysannerie pour penser un renouveau théorique (Gervais, 2015). Ces luttes affirment des valeurs universalistes (ex : solidarité), tout en reconnaissant les particularités environnementales et sociales ; elles s’organisent dans des réseaux internationaux et communiquent lors de « conférences internationales ». Surtout, elles reposent sur la représentation d’une révolution paysanne ou agro-écologique, c’est-à-dire d’une transformation radicale et soudaine de la société par un mouvement porté par les paysans, particulièrement en Amérique Latine. La figure paysanne apparaît alors, à l’inverse des représentations modernes, comme force motrice et fédératrice de la transformation sociale.

Ainsi, les paysans ne s’engagent pas seulement de manière corporatiste , c’est-à-dire pour défendre des intérêts liés à leurs conditions d’activité ; les causes défendues dépassent les seuls cadres de leur reproduction et s’inscrivent dans d’autres mouvements d’idées, notamment de préservation de l’environnement et d’anticapitalisme. Toutefois, la défiance généralisée du politique a fragilisé nos croyances dans des méta-récits et leurs stratégies fédératrices et leurs visions universelles.  Le méta-récit alter-mondialiste n’a pas été épargné… 

Des mouvances écologiques puisant de plus en plus dans des formes d’engagement paysan

Les luttes paysannes et écologiques partagent de plus en plus des formes d’action directes : l’occupation des terres agricoles menacées par des projets d’aménagement par leurs mises en culture voire l’habitation des fermes. Connu pour l’occupation de fermes notamment celle des Truels et du Cun, le Larzac ne serait-il pas la première Zone à Défendre française ? De nombreuses ZAD, comme celle du mouvement No Tav, s’accompagnent de pratiques maraîchères pour nourrir les habitants de la ZAD et plus (ex : marchés libres). Force est alors de constater que certaines des luttes écologiques s’inspirent des luttes paysannes dans leurs formes d’action. Comment expliquer cet héritage ? Certaines luttes contre des projets d’aménagement ont sans doute beaucoup contribué à la ressemblance des formes d’action, notamment par la socialisation militante.

Tout d’abord, malgré la critique dont elles sont l’objet par les autorités le trop fameux NIMBY (Not In My Backyard), ces luttes mobilisent largement en dehors des habitants de la région et des milieux paysans. Ensuite, elles sont intimement liées par leurs causes – les évolutions du monde rural et des pratiques de culture de la terre -, ce qui les conduit à mobiliser dans des réseaux proches voire similaires. Enfin et surtout, luttes paysannes et écologiques s’inscrivent toutes deux dans une forme de contestation collective pacifique : la désobéissance civile. Reposant sur une motivation morale de refus de la soumission à des politiques et un élan vital d’expression de son pouvoir d’agir, la désobéissance civile s’est généralisée à partir des années 1970 dans le cadre de luttes écologiques (bien-être animal, nucléaire…) et, pour certaines, concernant directement le milieu paysan (ex : OGM).

Bien que diversifiées, ses formes d’action reposent toutes sur le principe de la non-violence considérant que la forme de la résistance orientera le monde qui en résultera (une lutte violente aboutirait à un monde violent). Ce sont des actions spectaculaires ou symboliques : arrachage de plants de maïs et démantèlement d’un MacDo, distribution gratuite de produits bio et locaux, marches nationales et internationales, déguisement (avec le clown comme symbole de la lutte climatique et le zombie comme symbole de la lutte contre le nucléaire), intrusion dans des sites industriels ou nucléaires… Plus récemment, on peut voir quelques proximités dans les actions de fauchage de chaises de la BNP, le nettoyage de la Société Générale, les décrochages de portraits présidentiels, la Grève lycéenne du vendredi, les Marches pour le Climat, l’occupation de la place de Châtelet, le mouvement des Coquelicots… sans compter les blocages de XR face au déconfinement d’activités écologiquement destructrices comme les aéroports et les centres commerciaux.

Si depuis vingt ans, la désobéissance civile a surtout été associée à l’activisme lié à des préoccupations environnementales ou animales (Greenpeace, Amis de la Terre, Alternatiba, ANV Cop 21, L214…),  rappelons que des luttes paysannes ont construit leurs mobilisations et leurs stratégies de diffusion sur ces principes.

  • Déjà citée, la lutte contre le camp militaire du Larzac dans les années 1970 a combiné habitation et mise en culture des terres avec des actions visant à faire connaitre les enjeux : jeûnes, campement avec brebis au pied de la tour Eiffel, morcellement parcellaire afin de complexifier les procédures de rachat ou d’expulsion (le Canard enchainé avait alors acheté un morceau de terrain)…

  • Dans les années 70-80 sont nés des mouvements visant une réforme agraire assurant et sécurisant un accès aux moyens de la culture (terre, eau, semence…) pour toutes et tous quelles que soient leurs catégories sociales, castes ou appartenance tribales, et leurs générations – avec pour conséquence une culture biologique et respectueuse des ressources. C’est l’idée d’un droit inaliénable à la terre. Nous le retrouvons dans les revendications de communautés rurales indiennes dès les années 70 (s’organisant dans le mouvement Ekta Parishad en 1991, ou dans le Mouvement des travailleurs ruraux Sans-Terre au Brésil constitué en 1984. Visant la souveraineté alimentaire des peuples, ces mouvements ont souvent soutenu les actions de défense des peuples « autochtones ».

Des branches différentes avec les luttes naturalistes et urbaines : la défense d’une manière de vivre

La première différence entre les luttes paysannes et écologiques est sans doute dans leurs visibilités depuis quelques années, considérant que les luttes écologiques se sont imposées dans les débats suite à des mobilisations citoyennes, d’initiatives internationales ou nationales, à la fois de désobéissance civile susmentionnées et de recours juridiques1. Mais, par-delà la visibilité, les différences les plus fortes reposent sur des visions contrastées de l’écologie.

Les luttes paysannes se différencient d’actions militantes se réduisant à des inventaires naturalistes, à l’examen scrupuleux de l’étude des impacts sur les milieux faunistiques et floristiques, à l’évaluation des compensations écologiques… La paysannerie cherche surtout à penser conjointement milieux écologiques et modes d’organisation des sociétés. Ni anthropocentrisme ou, à l’inverse, biocentrisme, la paysannerie se méfie alors du déni des réalités propres à la culture de la terre, ce qui nous arracherait une nouvelle fois à nos conditions d’existence ! « Souvent l’imaginaire véhiculé autour de la lutte à la ZAD, c’est l’idée d’une lutte écologique qui serait là pour défendre la nature. En regardant bien le bocage qui nous environne, en se penchant sur son histoire et en commençant à l’habiter, on se rend compte que ce que l’on défend comme forme de vie, comme territoire sur la ZAD ce n’est pas un paysage naturel, sauvage, immuable, c’est un paysage qui a été façonné par la main de l’homme et un grand nombre de paysans. » (habitants de la ZAD NDDL, 2017)2

Mais, plus encore que les perspectives dites naturalistes, l’urbain est au centre des stratégies d’un certain nombre de mouvements écologiques faisant l’actualité. S’ils revendiquent la déstabilisation des symboles du pouvoir politique (ex : Place Châtelet en octobre 2019) et économique (ex : tours de la Défense en avril 2019) ainsi que de la société de consommation (ex : centre commercial Italie 2 à Paris en octobre 2019), force est de constater que ce sont surtout des raisons sociales et géographiques qui conduisent à ces stratégies urbaines. Ainsi, les cadres urbains ne dessineraient pas seulement des conditions socio-spatiales de ce militantisme, mais préfigureraient aussi les modes d’action choisis.

Or, c’est la métropolisation qui a sur les 50 dernières années conduit à centraliser dans les grandes villes les lieux de pouvoir, les populations à mobiliser et les équipements de la consommation (Faburel et Girault, 2016). Viser les lieux de pouvoir et le rassemblement en « masse » conduit à entretenir le fétiche de la « grande ville » qui serait le seul lieu du pouvoir et, surtout, contraint ses militant·e·s à vivre dans des environnements urbains avec leurs conditionnements de nos manières d’exister. A l’inverse de ces luttes urbaines qui s’inscrivent dans une lutte directe de l’intérieur des métropoles, les luttes paysannes se pensent davantage dans la construction d’une alternative. Plus précisément, elles défendent une vision de l’écologie comme formes-de-vie écologiques, posant la pratique de la terre comme valeur par la simplicité, la lenteur, l’observation…

Ces formes-de-vie reposent principalement sur deux principes : la recherche de conciliation des besoins des habitants avec les ressources vivrières endogènes et un changement de rythme, plus lent, saisonnier, nycthéméral…3

Toutefois, toutes les pratiques ne sont pas jugées compatibles à la réalisation de ces formes-de-vie : la culture biologique, l’agroécologie, la permaculture… Dès lors, les luttes paysannes s’accompagnent d’un objectif de restauration des savoirs vernaculaires ou immémoriaux des populations rurales, voire autochtones. Or, comme le renseignent les réseaux alimentaires biologiques en Ile-de-France (Blanc, 2012), les néo-paysans jouent un rôle moteur dans l’affirmation d’une alternative sociale et environnementale passant par la paysannerie. A l’inverse d’un « néo-agrarisme » porté par des « enfants de la ville » engagés dans des organisations agricoles en vue de construire une « complémentarité symbolique » entre la ville et « un territoire « inconnu » au sein duquel ils aspirent à trouver leur place » (Purseigle, 2004, p. 234), les néo-paysans s’intéressent davantage à la construction d’une manière de vivre alternative à l’urbain s’inscrivant dans des temporalités distinctes des modes de vie urbains. L’installation comme paysan est revendiquée comme une forme de résistance au néolibéralisme que seule la distance (à l’urbain) et l’action directe (par la pratique de la terre) permettrait de réaliser.

Les formes-de-vie écologiques répondent d’un besoin anthropologique de retour à la terre que l’on a déjà connu dans les années 70 (Rouvière, 2015), mais les résistances paysannes actuelles se singularisent par une idée de rupture avec l’expérience urbaine (Faburel, 2018) et de nouvelles sociabilités par l’expérience partagée de la terre. Les passions jardinières lors du confinement soulignent le rôle social, familial et existentiel de la culture de la terre lorsque les rythmes des modes de vie urbains sont interrompus.  

Mathilde Girault


Pour aller plus loin :

Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, 2016, Les néo-paysans, Paris, Le Seuil, coll. « Reporterre », 140 p.

Pierre Bitoun et Yves Dupont, 2016, Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique. Paris, Éditions l’Échappée, 336 p.

Augustin Berque, 2011, « Le rural, le sauvage, l’urbain », Etudes rurales, n° 187, pp. 51 – 61. [Disponible en ligne]

Julien Blanc, 2012, « Construire l’alternative agro-alimentaire : Ressorts sociaux et politiques du déploiement des AMAP en Île-de-France », Norois, n° 224. [Disponible en ligne]

Estelle Deléage, 2005, « Mouvements paysans dans l’altermondialisation. Le cas de l’agriculture durable en France », Anthropologie et sociétés, vol. 3, n° 29. [Disponible en ligne]

Guillaume Faburel et Mathilde Girault (coord.), 2016, « La fin des villes. Reprise de la critique », Carnets de la décroissance, n°2, Editions Aderoc, 126 p.

Mathieu Gervais, 2015, « Le rural, espace d’émergence d’un paradigme militant décolonial », revue Mouvements, vol. 4, n° 84, pp. 73 – 81. [Disponible en ligne]

Eric Hobsbawm, 2012 (original 1952), Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Paris, Fayard.

Jean-Philipe Martin, 2005, « Du Larzac à la Confédération paysanne de José Bové », dans Eric Agrikolianski Olivier Fillieule et Nonna Mayer (dir.), L’Altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, pp. 7 – 142.

Henri Mendras, 1967, La fin des paysans, innovations et changement dans l’agriculture française. Paris, Colin, 364 p.

Gérard Noiriel, 2018, « Ni intemporelle ni passive, la France paysanne », Le Monde Diplomatique. [Disponible en ligne]

François Purseigle, 2004, Les sillons de l’engagement. Jeunes agriculteurs et actions collectives, L’Harmattan, 259 p.

Catherine Rouvière, 2015, Retourner à la terre : l’utopie néo-rurale en Ardèche depuis les années 1960, Presses universitaires de Rennes, 500 p.

Delphine Thivet, 2016, Le travail d’internationalisation des luttes : le cas de La Via Campesina. Une analyse croisée France – Brésil – Inde, Rapport de recherche, Centre Maurice Halbwachs, 26 p.



  1. International : plainte pour inaction climatique devant le comité des droits de l’enfant de l’ONU contre plusieurs Etats dont la France. National : L’affaire du siècle.

  2. https://a-louest.info/D-un-heritage-des-luttes-paysannes-a-l-occupation-de-la-ZAD-de-NDDL-051

  3. Cf. les travaux du Réseau des territorialistes

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